Histoire du Béarn


Les débuts de l'Histoire du Béarn restent encore flous. D'où viennent les Béarnais ? Quelques historiens avancent des hypothèses, sans preuve formelle. Ce n'est qu'avec l'occupation romaine et les invasions barbares que l'on parvient à tisser un début d'histoire. Très vite, le Béarn s'érige en vicomté, possède son blason, sa monnaie et ses propres lois, les Fors.

Longtemps restée indépendante, la vicomté de Béarn finit par perdre sa souveraineté en 1620, sous Louis XIII. Comme le disait Henri IV lui-même, la France n'annexera jamais le Béarn, ce sera le Béarn qui annexera la France. Les Béarnais savent où est la vérité.

Henri IV est sans contexte le personnage historique béarnais le plus connu. Il fut le premier des Bourbons à accéder au trône. En pleine guerre des religions, il changea plusieurs fois de religion, passant du protestantisme au catholicisme. Il signa l'’Édit de Nantes, permettant dans une certaine mesure le culte protestant.

Gaston Fébus, prince soleil, est également un personnage emblématique du Béarn. Il préserva l'’indépendance du Béarn en pleine guerre de Cent Ans entre la France et l'’Angleterre. Il fut le seul prince-écrivain de son temp s, avec notamment son Livre de la Chasse et ses somptueuses miniatures. 

En plus d'’un Roi de France, le Béarn donna également un roi à la Suède. Bernadotte, rival de Napoléon, partit en Suède et devint le roi Charles XIV Jean. Il tenta plusieurs fois de regagner la France, mais malgré la déchéance de Napoléon, Bernadotte resta un traître aux yeux de tous.

L'Histoire du Béarn, c'est aussi celle des Mousquetaires, ces gardes du Roi, hommes de confiance, magnifiés dans un des romans les plus connus au monde : Les Trois Mousquetaires de Dumas.

Voici ici, cette Histoire du Béarn, aussi riche qu’inattendue.



Sommaire


Les origines

La Vicomté de Béarn

Gaston Fébus

Les cagots

Les mousquetaires

Henri IV

Bernadotte



Les origines


Il faut rester très prudent sur l’'origine du Béarn, rien ne nous permet de définir avec exactitude les débuts. C'’est seulement à partir du XIème siècle que les historiens peuvent reconstituer l'’histoire du Béarn.

De ce que nous savons probablement, les Pyrénées ont commencé à se peupler il y a 500 000 ans. Les hommes de cette époque apprivoisaient le feu, chassaient le cerf, le sanglier, l’'ours, etc. Vers -30 000, les Cro-Magnon ornent les grottes pyrénéennes, fabriquent des outils plus précis, des armes et surtout des objets d'’art, telle la Dame de Brassempouy, retrouvée non loin du Béarn, dans un petit village des Landes.

Vers -10 000, le climat se réchauffe, des forêts apparaissent, les hommes cultivent et domestiquent les animaux. La poterie fait son apparition.

C'’est vers -4 000 que les hommes des Pyrénées commencent à travailler fer, cuivre et bronze. Ils édifient des mégalithes et vivent dans des villages fortifiés. Des traces ont été retrouvées à Lacq, Asson, Bougarber ou encore Labastide-Cézeracq. Ceux que l'’on appelle désormais les Aquitains exploitent le sel de la région et parle une langue proche du basque.

Parmi les suppositions, certains historiens pensent qu'’une tribu des Ibères, venant probablement de la vallée de l’'Ebre et d'’Aragon en Espagne s'’installe aux pieds des Pyrénées. Leur nom : les Benarnis, les Vernanis ou encore les Béharnenses. Leur capitale est Beneharnum, l'’actuelle Lescar.



Occupation romaine

En pleine conquête des Gaules, l'’armée romaine lorgne sur la région Aquitaine. Ce n'’est qu’en 51 av J.-C. (ou -56, selon les sources) qu'’ils parviennent à soumettre les Benarnis, après une résistance de presque 30 ans.

La région fait alors partie d'’un ensemble appelé la Novempopulanie (territoire des neuf peuples). Trois territoires, dont le territoire Vernani, y seront ajoutés par la suite.

Avec les Romains, l’'économie de la région évolue et ne se limite plus seulement à l'’élevage. Peu à peu, se mettent en place les cultures céréalières (millet, seigle et orge) et de la vigne. La vigne est essentiellement sur les coteaux de Salies-de-Béarn et de Bellocq.

Les Romains, c’'est aussi la construction de ponts, de routes. La plus importante d’'entre elles est la route commerciale entre Aquae Tarbelicae (actuelle Dax) et Saragosse. Elle traverse la capitale de l'’époque, Beneharnum.

Parmi les peuples de la région, inventoriés par Pline l’'Ancien, on compte les Iluronenses, habitant Iluro, l’'actuelle Oloron. Les Occidates de l'’Ossau et les Tarbellis, dans la région d'’Orthez.



Invasions barbares

La région du Béarn est stratégique. Aux pieds des montagnes, elle est un passage obligé depuis et vers l’'Espagne. Elle connaît donc de multiples invasions, du Vème au VIIIème siècle : les Vandales, les Alains, les Quades (Suèves) et les Wisigoths.

Depuis le Vème siècle, les Wisigoths ont conquis le Béarn. En même temps, la région se christianise progressivement. Alaric, le chef wisigoth persécute sur place le clergé. Mais les Wisigoths n'’imposent ni leur langue ni leur culture. Ils s'intègrent à la population locale.

Au début du VIème siècle, Clovis, roi des Francs part dans le sud pour vaincre les Wisigoths. Il libère la population des barbares par la bataille de Vouillé. Le Béarn passe sous le joug franc.

À la fin du VIème siècle, probablement en 561, ce sont les Vascons (basques et gascons), originaires de la Navarre espagnole, qui envahissent le Béarn. Très vite, la Novempopulanie devient le territoire de Vasconie (Vasconia, puis Gasconha).

En 602, les Francs soumettent la Vasconie, qui devient duché. En 668, Lupus devient duc d’Aquitaine. Il fédère les Vascons et les Aquitains.

Au VIIIème siècle, c'’est au tour des Maures (ou Sarrasins) d’'envahir la Gaule, mais leur incursion en Vasconie ne fut que très brève. Après la défaite de Poitiers, ils repassèrent par le Béarn et se firent massacrer en vallée d'Ossun par béarnais et bigordans. On suppose que seule une partie des troupes se fit tuer dans cette bataille. Certains historiens pensent que les sarrasins faits prisonniers à ce moment-là sont à l'origine de la population des cagots , minorité de très basse classe.

Contrairement aux Vikings, qui eux, parvinrent à détruire des villes de Vasconie. LesVikings  ne sont pas des conquérants. Leurs attaques sont très organisées, mais très brèves. Ils cherchent seulement à rapporter des richesses dans leur pays. Leur tactique est simple, ils remontent les fleuves (par exemple le gave de Pau) à bord de leur knörr et pillent les villes : Beneharnum, Iluro, Aire, Bayonne, Dax, Condom, Agen, etc.

Après la destruction de Beneharnum, Morlaàs devient la capitale.



Origine du Béarn

Les suppositions sur l'’origine du nom Béarn sont nombreuses. Béarn pourrait venir du mot basque ‘behera’ signifiant terres d’'en bas. La capitale de l'’époque, Beneharnum, pourrait aussi avoir donné son nom aux Béarnais. Pierre de Marca, dans son Histoire de Béarn (1640), émet l’'hypothèse que Charles Martel, pour les remercier de l'’aide apportée à la victoire contre les Sarrasins en 732, concéda un territoire (a priori en 755) aux Alamans de Berne, territoire leur rappelant leurs montagnes natales.



La Vicomté de Béarn


Les Centulle

En 843, le Traité de Verdun inclut le Béarn dans les frontières du royaume de France. Centulle Ier devient le premier souverain du Béarn. La dynastie des Centulle donne au Béarn son blason.

Blason décrit ainsi : "D’'or aux deux vaches de gueules, accornées, colletées et clarinées d'’azur, passant l'’une sur l'’autre". Il existe deux hypothèses au blason béarnais. La première dit qu'’il serait une représentation de la Blonde d'’Aquitaine. La seconde que les vaches apparaîtraient en mémoire des "Vaccéens" soumis aux Romains au Ier siècle av. J.-C.

Les Centulle sont très pieux et développent prioritairement les lieux de culte. Ils sont également extrêmement belliqueux et ne cessent leurs guerres contre leurs voisins directs. Pour asseoir leur "royaume", ils jonglent entre conquêtes militaires et mariages arrangés. Le Béarn s’agrandit avec la Vicomté d’'Oloron, les vallées d’'Ossau, d’'Aspe et de Barétous, du pays d'’Orthe et de Salies-de-Béarn.

1070 : les Ducs d'’Aquitaine affranchissent le vasselage du Béarn. Il devient libre et indépendant. Les vicomtes deviennent des princes souverains. Ils peuvent maintenant frapper leur propre monnaie.

En 1095, Gaston IV Centulle, dit le Croisé Béarnais, part en croisade en Palestine, sous la bannière de Raimond St-Gilles, comte de Toulouse. Lors du siège de Jérusalem, en 1099, la légende veut que Gaston IV soit le premier chrétien à entrer dans l'’enceinte de la cité du Christ. En plus d'’être un combattant renommé, Gaston IV est un inventeur de génie. Pour la guerre, il inventait et créait de nouvelles machines de guerre.

À son retour en Béarn, Gaston IV se voue à son pays. Il fait construire édifices religieux et militaires, des hôpitaux, il met en place réseau des Chemins de Compostelle. Et surtout, il édicte des lois : les Fors de Morlaàs (ensemble de textes de loi). Oloron avait déjà mis en place le premier For, en 1080. Gaston l’'étend à la capitale, Morlàas. Ils donneront plus tard naissance aux Fors de Béarn (héritage des Fueros ibériques). Des conseils, composés de jurats élus par les habitants, sont créés. Le pouvoir du vicomte est assez limité dans le domaine de la justice.



Les Gabaret

Après la dynastie des Centulle, vint sur une période très courte, la dynastie des Gabaret. C'’est pendant ce "règne" qu’'Aliénor d’'Aquitaine, duchesse d’'Aquitaine, épouse Henri Plantagenêt, futur Henri II d’Angleterre (1152). Le Béarn décide alors de rejoindre le roi d’'Aragon. Il sera sous sa protection et son vassal pendant environ un siècle.

Marie de Béarn, seule descendante Gabaret après la mort de son père et de son frère fut très brièvement vicomtesse de Béarn (en Béarn, une femme peut prétendre au trône autant qu'’un homme, dans une certaine mesure). Le roi d'Aragon voulut la marier à Guillaume de Moncade, prince catalan. Les notables béarnais, en désaccord, la marièrent deux fois, avec un vicomte de Bigorre, puis d’'Auvergne. Mais les deux nouveaux vicomtes, chacun leur tour, furent exécutés par ces mêmes notables, fâchés de voir qu'’ils ne respectaient pas les Fors béarnais.



Les Moncade

Le fils de Marie de Béarn, Gaston VI, ouvre la dynastie des Moncade. C'’est lui qui généralise les Fors à l’'ensemble du Béarn. Avec l'’arrivée du catharisme, le roi de France, appuyé par le Pape Innocent III, tente de conquérir le comté de Toulouse. Raison officielle : repousser la religion cathare. Gaston VI, fidèle au roi d'’Aragon, désobéit à l'’ordre du pape de laisser les croisés massacrer les cathares (1211). Il est excommunié pour "alliance avec les Albigeois". Trois ans plus tard, l’'Église le réhabilite. En échange, Gaston VI Moncade cède aux évêques d’'Oloron la seigneurie de Ste-Marie et de St-Pé.

Son frère, Guillaume-Raymond, met en place la "Cour Majour de Béarn". La Cour Majour de Béarn est une cour de justice composée de 12 jurats. Peu à peu, les jurats gagnent les titres de Barons, de Juges ou de Baron-Jugeur. Ils forment la noblesse béarnaise.

Gaston VII, dit le Grand ou Froissard, rompt les liens avec les rois d'’Aragon et hérite de la Bigorre. C'’est avec lui qu'Ortès (actuelle Orthez) devient la capitale du Béarn. En 1242, il y construit un pont fortifié, une tour de guet et un château, notamment grâce à l'argent du roi d'Angleterre. La Tour Moncade lui doit d'ailleurs son nom. Durant son long règne (1229-1290), Gaston VII fortifie le royaume béarnais, notamment pour le protéger des Anglais. Il fait construire de nombreuses forteresses et bastides, comme à Bellocq ou Sauveterre-de-Béarn.

Les relations avec l'’Angleterre ne cessent d’'être un jeu de va-et-vient. Les Anglais, avec Henry, tentent d’asseoir leur autorité sur le Béarn, ce que Gaston accepte dans un premier temps. Très vite, il se rétracte et entre en conflit avec les Anglais. Contraint de s'’exiler chez Alphonse X de Castille, il revient plus tard en Béarn avec la promesse d’accepter les Anglais sur son territoire. Promesse non tenue qui lui vaut d’être emprisonné par Edward Ier, fils d’'Henry. Il sera ensuite à nouveau libéré, à nouveau jeté en prison, et finira finalement enfermé à Londres, dans la prison de Winchester. L’'Angleterre profite de cette faiblesse du Béarn pour l’'annexer. Gaston VII reviendra tout de même en Béarn et mourra en fidèle vassal de l'’Angleterre, en 1290.

Gaston VII n'avait pas de descendant mâle, mais une fille, mariée à Gaston Ier de Foix. Le Béarn passe sous l’'emprise des Comtes de Foix, dont le plus fameux est Gaston Fébus.




Gaston Fébus


Gaston Fébus est un héros béarnais. Redouté par ses ennemis autant que par ses alliés, admiré par son peuple, respecté dans tous les royaumes, Fébus représente le modèle du chevalier valeureux et craint. Il met sa vie au service du Béarn et des Béarnais, défie ses ennemis avec diplomatie et est le seul prince-écrivain de son temps. Expert dans l'art de la chasse, il rédige un ouvrage essentiel sur ce sujet, toujours lu aujourd'hui.



Enfance

Gaston III de Foix est né en 1331, à Foix ou à Orthez. Le lieu de sa naissance n'’est pas certain, les registres ayant été détruits lors des guerres de religion. Sa dénomination complète est Gaston III de Foix, comte de Foix, et X de Béarn, vicomte de Béarn.

Il compte parmi ses ancêtres quelques personnages fameux. Sa grand-mère paternelle n’'est autre que Jeanne d'’Artois, descendante de Robert d’'Artois, frère de Saint-Louis. Le frère de Jeanne, également appelé Robert d’'Artois, est populairement connu de nos jours pour être le héros des "Rois Maudits" de Maurice Druon.

Jeanne d'’Artois fut enfermée par son fils, Gaston II Foix-Béarn, au château de Foix puis à Orthez, pour avoir mené une "vie licencieuse". Fébus, son petit-fils, la libéra bien plus tard, entre 1347 et 1351. Elle dut renoncer à son héritage.

Gaston II Foix-Béarn meurt en Andalousie en 1343. Gaston a alors 12 ans. Aliénor, sa mère, assure la gouvernance jusqu'à sa majorité, à 14 ans. Il devient "Prince" des contrées de Béarn, Marsan, Gabardon, Basses-Terres albigeoises, Lautrec et Nébouzan.

D'après la chronique de Michel du Bernis, l'enfant Gaston avait un tempérament de feu. Il était vif, sanguin et "lascif". Gaston lui-même se décrira plus tard, comme un enfant mauvais et frivole. Sa mère Aliénor reprit son éducation en main et exerça autant son esprit que son corps. Il eut une excellente éducation centrée autour des questions littéraires, religieuses et actuelles. Gaston parlait le français, l'occitan et le latin. Il connaissait la Bible, la mythologie et les auteurs antiques. Sa famille lui donna goût à la discussion et au débat. Légende, son enfance turbulente ? Celle de ce gamin vivant de luxure, redressé par sa mère stricte ? Possible. C'est un des thèmes de la littérature épique de l'’époque. Il s'agissait de montrer les défauts originels pour mettre en exergue la beauté d’'âme à venir, faire ressortir les qualités futures.



Le gouvernement de Fébus

Quand il fut en âge de régner, Aliénor parcourut ses terres avec son fils, à la rencontre du peuple. Gaston fut toujours proche de ses sujets. Il prêta serment en application des Fors de Béarn . Dès son accession au pouvoir, Fébus mit en place un gouvernement propre. Il écarta la noblesse béarnaise et nomma des lieutenants chargés de maintenir le lien avec les bailes. Fébus était un omnivicomte, il décidait de tout, voulait pouvoir tout maîtriser. Il rendait d’ailleurs justice personnellement lors de litiges judiciaires. Fébus aimait ce contact avec le peuple et rendait justice pour tous types d’affaires, souvent en plein air, au château d’'Orthez ou aux abords du gave de Pau. La règle d’'or à laquelle il se tenait : tous égaux devant la justice. Fébus avait une idée forte de l'’idéal chevaleresque et gardait certainement à l’'esprit ce parent lointain, Saint-Louis rendant justice sous son chêne.

À partir de 1375, il mit en place un Juge de Béarn, dépendant directement de lui. Pendant son exercice, il n'’y eut jamais de condamnation à mort. En revanche, les peines d’'emprisonnement étaient toujours assorties de fortes amendes. Lors du soulèvement d’'Orthez, en octobre 1353, il condamna les responsables à une lourde amende. Dans n'’importe quel autre état, le souverain aurait exécuté les responsables, pour l'’exemple.

Malgré tous les changements, il ne réforma pas l'’administration en place. Il la rendit simplement plus efficace et s'imposa à toutes décisions. Il limita d'ailleurs la Cour Majour à 12 barons (la Cour Majour était une sorte de tribunal composé de jurats chargés d'assister le vicomte dans ses fonction judiciaires). En 1354, il mit en place un code forestier : le vicomte était le maître des forêts de Béarn, mise en place d'’un droit d’entrée payant, d'’une redevance annuelle, de péages et de règles d'’utilisation précises.

Pour ce qui est de la monnaie, Centulle V avait mis en place un atelier monétaire (XIème siècle). Le Béarn pouvait battre sa propre monnaie. Fébus ouvrit le Béarn au commerce extérieur en faisant frapper de nouvelles pièces, s'’alignant sur le florin. Pour lui, le commerce était une des richesses économiques du Béarn.



Vie privée

Gaston épousa Agnès de Navarre, en 1349. La soeœur d'Agnès, Blanche, épousa le roi de France, Philippe VI. Gaston devint ainsi à la fois beau-frère du roi de Navarre et celui du roi de France. En 1362, au faîte de sa gloire, Phébus profita de sa victoire à Launac pour chasser sa femme. Elle fut séparée de son unique enfant. Les raisons restent obscures. Officiellement, ce serait pour le non-paiement total de la dot. Fébus ne voulut jamais la faire revenir et il est probable qu’'Agnès n'’ait jamais eu envie de revenir vers ce mari violent et colérique. Les conséquences furent dramatiques pour lui. Il prenait le risque de n'’avoir qu’'un seul héritier, son fils Gaston. Fils dont il ne s’occupa jamais, contrairement à ses bâtards Yvain ou Gratien.

La suite de l'’histoire : le fils Gaston tenta d'’empoisonner le père, sous les ordres probables de Charles de Navarre (futur Charles le Mauvais). La légende dit que, trop naïf, Gaston croyait que la poudre donnée par Charles était une sorte de philtre qui ferait revenir sa mère Agnès à la cour de Fébus. Fébus n'’y crut pas une seconde, il fit immédiatement enfermer son fils. Ces conseillers l'’alertèrent sur le fait que Gaston était son seul héritier et qu'’il fallait le libérer. Quelques jours plus tard, Fébus, irrité de savoir que Gaston entamait une sorte de grève de la faim, courut à la tour d'’Orthez et le menaça. Il saisit un couteau pour l'’obliger à manger et entailla accidentellement la peau du fils. Celui-ci, trop faible, mourut quelques heures plus tard. Cet événement fut le drame majeur de la vie de Fébus. Un accident dont il ne se remit jamais. On pense qu’'il l’évoque dans son Livre de la Chasse  quand il raconte l'’histoire d'’Appolon de Léonis.

Appolon vint à la cour de Clovis avec sa femme. Le fils de Clovis tomba amoureux de cette dernière. Elle le repoussa. Vexé, il tendit une embuscade à Appolon, tenta de violer sa femme et le tua. Elle se suicida immédiatement dans le fleuve dans lequel le fils de Clovis jeta le corps d'’Appolon. Le lévrier d’'Appolon récupéra le corps de son maître, creusa une tombe et l’'enterra. Il resta là de longs mois. Clovis découvrit par hasard le lévrier, le reconnut et trouva le corps d'’Appolon. Il mena une enquête et promit récompense à qui dirait ce qui s'’était passé. Une jeune femme révéla l'’affaire et accusa le fils de Clovis. Ce dernier s’'emporta, le condamna et le fit brûler vif. Comme Fébus, Clovis ne pouvait laisser son trône à un héritier indigne. Le bien et l'’honneur du peuple passaient avant l’'amour filial.



Diplomatie fébusienne

Quand Fébus entra sur la scène diplomatique, le pays de Foix était rattaché à la couronne de France, contrairement au Béarn, indépendant. Il établit sa Cour à Orthez, en Béarn. La France était alors en guerre avec l’'Angleterre. Les Anglais détenaient alors la Gascogne. Fébus dut jouer entre les deux nations pour préserver l'’indépendance du Béarn.

Fébus maintint toute sa vie qu'il tenait le Béarn de Dieu et de nul homme au monde. Gaston joua un double jeu : le comte de Foix rendait hommage, le vicomte de Béarn restait souverain. Fébus, en tant que vicomte béarnais, ne s’'engagea jamais ni du côté français, ni du côté anglais. Il fit preuve d'’une diplomatie exemplaire, depuis le Béarn, menaçant le roi français de s’'allier aux Anglais et menaçant le roi anglais de s'’allier aux Français. Tous redoutaient le prince Fébus.

En août 1350, Jean II le Bon accède au trône de France. Charles, roi de Navarre, est à la cour de France. En 1352, ce dernier épouse Jeanne de France. Après bien des intrigues impliquant Gaston Fébus, ce dernier et Charles de Navarre devinrent ennemis à tout jamais. Alors que Phébus se fit appeler le comte Soleil, Charles devint Charles le mauvais.

Son autre grand ennemi était Jean Ier d'Armagnac. Il était comte de Poitiers, frère du Dauphin et futur duc de Berry. Toute leur vie, ils ne cesseront de se quereller. En mars 1359, le traité de Londres fut établi entre Edward III et Jean II le Bon. Ce dernier étant retenu prisonnier par l’'Angleterre, le traité fut un véritable désastre pour la France. De nombreuses régions passèrent sous le joug anglais. Le Béarn n'échappa pas à la règle. Mais le dauphin réfuta le traité et reprit la guerre. Pendant qu'Édouard III attaquait le Nord de la France, Fébus s’'en prit aux terres d'Armagnac : Bigorre, Toulouse, Comminges, Rouergue et Albigeois. En 1361, Fébus accepta une trêve. Trêve qui ne dura pas et mena directement à la bataille de Launac. Cette bataille fit basculer la vie de Gaston Fébus.

Elle eut lieu le 5 décembre 1362. Fébus remporta la victoire et fit de Jean d'Armagnac son prisonnier. La rançon pour libérer le comte de Poitiers fut exorbitante pour l'époque : 300 000 florins. Avec les autres prisonniers, le montant total de la victoire de Fébus devait atteindre 600 000 florins. Même s'il n’eut pas cette somme en une seule fois, ce fut la base du trésor de Fébus.

Par la suite, les clans Foix-Béarn et Armagnac alternèrent attaques et trêves. Les intrigues ne cessèrent qu’'avec le traité d’'Orthez que Fébus ratifia définitivement le 20 mars 1379. Armagnac lui versa une indemnité de 100 000 florins et le mariage des enfants de Jean et Fébus fut décidé. En compensation, Fébus renonçait au Comminges.

Avec la suprématie de l'’Angleterre sur la France, Fébus dut rendre hommage au Prince Noir pour ses terres. Le Prince Noir était le fils aîné d’'Edward III. Fébus retarda au maximum la rencontre, et quand elle eut lieu, en 1364, il rendit hommage pour tout sauf pour le Béarn. Que ce soit le roi de France ou le roi d'Angleterre, Fébus tint toujours sa position au sujet du Béarn, terre convoitée, car lieu de passage obligatoire. Le Béarn demeurait neutre.

Il n’'en protégea pas moins militairement le Béarn. Les béarnais étaient toujours prêts à livrer bataille en cas d’'urgence et les fortifications ne manquaient pas, surtout au nord du Béarn : Bellocq, Sault-de-Navailles, Sauveterre, Orthez, Pau, Morlanne, Montaner, etc. Au sud, seul Oloron protégeait le passage d’'Espagne. Le Béarn était une des régions les mieux préparées, défensivement parlant. Pour autant, le Béarn n’'aurait jamais pu résister face à une attaque française ou anglaise. Sa protection première résidait dans l'’incroyable agilité diplomatique de Fébus et à sa force de dissuasion. Il sut préserver la paix dans ses États alors que les régions voisines se déchiraient.



La légende Fébus

Le rayonnement du prince Fébus est incommensurable. Tous connaissent son nom, il s’'en vante d’ailleurs lui-même : "Chez les Sarrasins, les Juifs, les Chrétiens d'’Espagne, de France, d’'Angleterre, d'’Allemagne et de Lombardie, en deçà et au-delà des mers, mon nom est connu ". Ce terme de "Fébus", est une référence probable à Appolon, dont le second nom est Phébus. Le Vicomte Gaston s'’attribua lui-même ce nom (alors que les autres obtiennent leur surnom souvent bien après leur mort), et le gasconisa, remplaçant le "Ph" par le "F". Fébus vient du mot grec ‘phoibos’, celui qui brille, l'’âme du monde, éternelle jeunesse et source de vie.

C'’est sans compter la chevelure de Gaston, blonde comme le soleil, dont il fera d’'ailleurs son emblème par la suite. Le Prince-Soleil, Gaston Fébus. La légende de Gaston s'articula autour de cette chevelure flamboyante. Il est dit que jamais Fébus ne couvrait sa tête, les cheveux toujours au vent, ce qui, à cette époque, était à la fois rare et fascinant. D'après les archives, c'est après 1358 que le compte de Foix se fit appeler Fébus. Sa devise, inébranlable : "Fébus avan !"

La grandeur de Fébus ne passait pas inaperçue. Quelques rumeurs circulaient à son sujet. Un prince aussi flamboyant, si bon diplomate, au courant de tout ce qui se passait partout ne pouvait qu’'être doué de nécromancie. Les béarnais pensaient qu’'un esprit, dénommé Harton, informait Fébus de tout. Fébus sorcier, ayant passé un pacte avec le diable, cela pouvait expliquer son trésor, son incroyable talent à préserver le Béarn dans un temps de guerre et sa grande culture. Fébus connaissait certainement ses rumeurs et les entretenait. Elles contribuèrent à la légende de ce prince craint.

Fébus forge lui-même sa renommée. Mais il est également aidé par les chroniqueurs et poètes de l’'époque, qui écrivent un véritable panégyrique : Bovet, du Bernis, Esquerrier, Juvénal des Ursins et surtout Froissart. Est-ce réellement pour chanter les louanges de ce prince hors normes ou simplement pour le flatter ? Quoi qu’'il en soit, tous louent ce prince de génie, aussi beau qu’'élégant, aussi brillant que craint. Dans son Voyage en Béarn, Froissart conte tout l'’amour de ses sujets pour le prince béarnais. Il narre ses aventures toujours en des termes glorieux, prince habile, respecté, aimé et craint. Fébus accueillit Froissart avec beaucoup de diligence au Château d'’Orthez. Il connaissait son travail et lui montra le meilleur côté de sa vie. Fébus voulait que sa renommée dépasse les frontières, les Chroniques de Froissart étaient un excellent moyen.

Quand il était à la cour de Fébus, Froissart découvrit un homme certes fastueux, mais surtout amoureux des arts et des lettres. Chaque soir, Froissart faisait lecture de son roman Méliador, un Fébus captivé par ses mots. Malgré toutes ses qualités, Fébus ne put cacher sa face sombre, celle de cet homme autoritaire que tous craignaient, celle de ses colères violentes et excessives, celle de cet homme meurtri par une absence de descendance. Pour autant, rares étaient les critiques négatives sur Fébus. Les auteurs parlaient plus aisément des qualités du prince. Et même s'’il est probable que les récits et poèmes sur le vicomte relèvent de la fantaisie ou d'’une réalité arrangée, ils donnent des indices sur la vie de Fébus. Des écrivains béarnais parlèrent aussi du vicomte : Miègeville, Pierre Olhagaray, par exemple.

Protecteur des arts et lettres, Fébus était également un ardent défenseur de la musique. Sa cour accueillit nombre de musiciens et était ouverte aux nouveautés. Fébus lui-même écrivit des cansos. Dont la plus célèbre chantée encore aujourd'’hui, Aqueros Mountanhes. Cette chanson aurait été écrite par Fébus. Légende ou pas, les béarnais la lui attribuent sans aucune hésitation. Elle parle d'’un amour perdu, et surtout de son pays et de ses montagnes.

Fébus était un homme très cultivé. Dès son enfance, il montra un goût prononcé pour les livres. Sa bibliothèque était remplie de romans de chevalerie, de chroniques des croisades, des œoeuvres de Justinien, Tite-Live et d'autres auteurs antiques. Mais aussi, des livres scientifiques, politiques et des nouveautés littéraires. Fébus était au faîte de tout ce qui se passait au niveau culturel à l'’époque. C’'est ainsi que tout logiquement, en alliant ses deux passions, il en vint à écrire son propre livre : Le Livre de la Chasse.



Le Livre de la Chasse

Cet ouvrage narre les techniques de chasse dans un style littéraire très agréable à lire. Fébus y glisse des indices sur l’'homme qu'’il est. Il explique, par exemple, comment la chasse préserve de l’'oisiveté et éloigne des sept péchés capitaux. Pour lui, de la préparation au coucher, la chasse est le meilleur moyen pour un homme d’'être heureux. C'’est sûrement cette façon de parler de la chasse qui lui a valu un tel succès. Bien sûr, Fébus souhaitait que ce livre soit dans toutes les plus grandes bibliothèques d’'Europe. Pour cela, il l'’écrivit en français, et non en béarnais. Et surtout, il fit ajouter de sublimes enluminures pour illustrer ces propos. Sa connaissance de la nature était parfaite, que ce soit les saisons, le paysage, le climat, la flore ou les animaux. Il dédia son livre à Philippe, duc de Bourgogne.

Fébus écrivit également un Livre des Oraisons (du moins, en partie). Ce livre de prières sous-entend un autre secret, jamais dévoilé, de la vie du prince. Il y parle d'’un péché tragique et récurrent, dont au moins une autre personne est en cause. Ce ne peut donc être le "meurtre" de son fils. On peut imaginer une affaire de moeœurs, un péché de chair. Quelques indices disséminés tendent à le laisser penser. D'autant qu'à la cour de Fébus, point de femmes. Ou tout du moins, aucune trace dans les archives de la cour.



Un prince inoubliable

On peut facilement imaginer le désœoeuvrement de Fébus à la fin de sa vie. Pas d'’héritier, des intrigues incessantes pour tenter de faire reconnaître ses bâtards comme successeurs, ce lourd secret dont personne ne saura jamais rien. La lignée des comtes de Foix-Béarn se rompait pour la première fois. Tout le travail de sa vie allait partir aux mains du seul successeur possible, Mathieu de Castelbon, qu'’il haïssait au plus haut point.

À 60 ans, Fébus n’'avait toujours pas fait de testament. Cet homme fort, beau, à la chevelure de flammes, fut pris de court, par une belle journée de chasse du mois d'’août 1391. Il eut un malaise en fin de journée, malaise qui lui fut fatal. Il mourut dans les bras de ses bâtards.

Aussitôt, Yvain tenta de gagner le château d'’Orthez pour mettre le trésor à l'’abri. Les béarnais comprirent que quelque chose était arrivé. Ils se mirent en alerte et protégèrent le trésor. Mathieu de Castelbon hérita de tout ce que possédait Fébus. Yvain obtint le minimum, mais aucun titre. Il mourut quelques années plus tard, au "bal des ardents". Nuit funeste pendant laquelle, grimés en sauvages, le roi de France, Charles VI, et quelques compagnons (dont Yvain) prirent feu lors d’une fête costumée. Le roi fut sauvé, mais il sombra dans la folie. Froissart eut une pensée pour Fébus qui, dit-il, aurait été le plus malheureux des hommes s'il avait été encore en vie et avait appris la mort atroce de son fils tant aimé.

Gaston Fébus fut un prince respecté et craint. Il sut maintenir la neutralité et l’'indépendance du Béarn en pleine Guerre de Cent Ans. S'’il fut un diplomate expert et un "chevalier" exemplaire, il ne put cacher sa face sombre. L'’accident de la mort de son fils Gaston, ses colères dévastatrices et ce péché grave et inconnu. L'’Histoire retient pourtant de lui cet homme flamboyant, à la chevelure de feu, qui oeœuvra toute sa vie à préserver les béarnais. Le Livre de la Chasse est aujourd’hui considéré comme une œoeuvre majeure de la littérature médiévale. Hommage éternel de ce comte qui fut le seul prince-écrivain de son époque.



Sources

Gaston Fébus, le Prince et le diable, Claudine Pailhès, éditions Perrin, 2007.

Le Livre de la Chasse, Gaston Phébus, éditions Philippe Lebaud, 1986.

Gaston Phébus, Gaston et Myriam de Béarn, Livre de Poche, 1978, 2 tomes.

Petite histoire du Béarn, Pierre Tucco-Chala, Princi Negue Editour, 2000.

Chroniques, Voyage en Béarn, Livre III, Jean Froissart, Livre de Poche, Collection Lettres gothiques.

Exposition Gaston Fébus, Prince-Soleil, Musée de Cluny, décembre 2011-Mars 2012.

Revue Histoires de France, Octobre-Novembre 2013, n°8, Article : Fébus, un béarnais "royal" ? (article consultable ci-dessous).


Colloque au Musée de la Chasse et de la Nature
Février 2012

Les Princes chasseurs à l'époque médiévale


Entre les lignes du Livre de Chasse de Gaston Fébus, par Claudine Pailhès, directrice des Archives départementales de l’Ariège.

Le Livre de la Chasse n’est pas qu’un ouvrage de vénerie ou cynégétique. Il dévoile la personnalité de Gaston Fébus et représente un réel intérêt littéraire. Sans compter les magnifiques enluminures de l’ouvrage. Il a une grande postérité puisque François Ier lui-même possédait un exemplaire dont on disait à l’époque qu’il était "le Père des Bonheurs".

Le Livre de Chasse fut d’ailleurs retrouvé sur le champ de bataille de Pavie, probablement emporté par un des proches de François Ier.

Le succès de ce livre passe par plusieurs points. D’abord, Gaston Fébus est un fin connaisseur de la chasse. Il chassait dans les forêts béarnaises, mais aussi dans les forêts parisiennes, lorsqu’il était convié par le roi. Il parcourait également les forêts norvégiennes et suédoises. Il a une parfaite connaissance de la nature (relative à la chasse) : les saisons, les températures, l’air, etc. Son Livre de la Chasse est aussi d’une clarté incroyable, d’une sobriété de ton inhabituelle pour ce type d’écrit et d’un regard critique important.

Le récit est de plus très vivant, et surtout, Gaston Fébus y inclue des passages très personnels. Pour lui, la chasse est une réflexion sur l’appréhension du monde, au même titre que l’esprit ou l’amour. Le Livre de Chasse n’est en fait pas un simple livre sur la chasse.

Froissart, invité par Gaston Fébus en Béarn, dit d'’ailleurs du Livre de la Chasse qu'’il "l’'emporte sur tous en matière de livres". À cette époque, Fébus est le seul prince-écrivain de son temps. Il écrit des cansos, dont la célèbre Aqueros Mountanhes, il traduit des livres scientifiques, écrit un livre religieux (le Livre des oraisons) et un livre de chasse.

Gaston Fébus est un homme de lettres, très curieux des arts et des choses de son temps. Il est à la fois prince, écrivain et troubadour. S’'il parle quotidiennement le béarnais, il connaît également le français et le latin. Voulant donner une grande dimension à son livre et espérant le voir dans toutes les cours d’Europe, il l'’écrit en français.

Sa bibliothèque est très fournie On y trouve les classiques de son temps, comme des ouvrages de droit et religieux. Elle est également constituée de textes de troubadours, d’'ouvrages scientifiques tels des encyclopédies ou des livres de médecine, et surtout de livres d'’actualité littéraire ou politique.

Le Livre de la Chasse donne de précieux indices sur la vie privée de Gaston Fébus. Il parle souvent de "ses" montagnes, fortement attaché à sa région, de souvenirs divers, mais surtout il y fait référence à un événement dramatique de sa vie : la mort de son fils. Le fils de Fébus tenta d’empoisonner son père. Fébus n’'eut d’autres choix que de l'’emprisonner puis de le condamner à mort. Raisonné par ses conseillers, il ne fera rien. Pourtant, il le tue accidentellement de sa propre main. Aucune mention de ce drame dans les documents de l'’époque. Seul un passage du Livre de la Chasse rappelle l'’événement.

On ne sait pas si cette histoire est inventée par Fébus ou si elle a réellement existé. Mais la transposition avec sa propre histoire est aisée. Les peuples de Béarn et de Foix, très inquiets, se retrouvent sans héritiers. Mais pour Fébus, il vaut mieux priver un peuple de prince que de le laisser être dirigé par un héritier indigne.

Sources : Gaston Fébus, Le Prince et le Diable, Pailhès, Édition Perrin, 2007.


Le rayonnement d’un texte princier : manuscrits et traductions de Livre de Chasse, par Baudoin Van den Abeele, professeur à l'’université catholique de Louvain-la-Neuve, chercheur qualifié du Centre national belge de la recherche scientifique.

Le Livre de la Chasse est un livre destiné aux Princes. Il est donc très luxueux, les miniatures sont splendides et très travaillées.

Le livre est dédicacé à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne.

Il existe 46 manuscrits du Livre de la Chasse. Ils étaient possédés par les rois, comme par exemple, Jean Sans Peur, Charles le Téméraire, Philippe le Bon. Ce dernier possédait une version anglaise du livre.

Les nobles voulaient également détenir le Livre de Fébus, mais à moindre coût. Il existe donc 14 manuscrits non enluminés.

Pour Gaston Fébus, les illustrations sont un complément du texte, elles l’'agrémentent et renforcent ce que disent les mots. Il était prévu et indispensable d’'insérer de grandes vignettes à son ouvrage.

La version en sa possession (BNF-fr-619) fait preuve d'’une technique d’'illustration pointue et précise. L’'ouvrage n’est pas coloré, mais est bel et bien un livre achevé. La technique de dessin est en grisaille, Fébus l'’utilise pour son compte.

Cet exemplaire (fr-619) ainsi que celui de l’'ermitage ont été faits sous la direction de Gaston Fébus.

Deux diffusions indirectes du livre qui ont été partiellement remaniées :

- Le Bon Varlet des Chiens, qui décortique la chasse du cerf et du sanglier sur 15 chapitres.

- Le Nouvelin de vénerie, de Louis de Gouvys.

Traductions

Il existe une traduction anglaise du Livre de la Chasse, faite par Edward de York, vers 1410 : Master of Game. C'’est une traduction partielle, les chapitres ont été sélectionnés.

La traduction italienne (récemment découverte) a été faite, au début du XVIIème siècle, pour l'’amiral de Castille, Juan Alfonso Enriquez de Cabrera, par Julio Castellon : Tratado de Lamonteria. C'’est une version quasi complète, il ne manque que quatre chapitres. Les illustrations n’'ont pas été réalisées, mais l'’espace pour les enluminures était marqué. À l’'intérieur de ses cases, une description du dessin à venir. Sur certaines pages, des gravures sont découpées et collées pour donner une idée du dessin.

Le rayonnement du Livre de la Chasse jusqu'’au XVIIème siècle prouve l'’incroyable intérêt des princes à son égard. Il reste aujourd’'hui un livre précieux et primordial pour la compréhension des loisirs princiers du Moyen-Âge.



Les cagots


Contribution de Catherine Polycarpe

Je connaissais un peu, comme tout le monde au moins par chez nous, ce qu’on reportait du phénomène de Cagots et les différentes hypothèses sur les origines qui leur sont attribuées mais je n’avais pas mesuré combien l’Histoire (avec un grand H) peut être un coffre-fort d’oubli voire de réécriture.



Généralités

Les Cagots ont fait partie d’une communauté à part, en grande partie rejetée et mise à l’index.

Selon la croyance populaire, et ce à travers les siècles, les Cagots :
- se distinguent par la forme de l’oreille : ronde, petite et dépourvue de lobe,
- exhalent une odeur repoussante, sueur nauséabonde et haleine fétide,
- sont lubriques, d’une paillardise redoutable, accusés de « crimes de lèse-nature »,
- sont atteints de goitre et de crétinisme,
- peuvent transmettre la lèpre qui était considérée comme héréditaire.


Pendant longtemps ils étaient assignés à résider hors du village. Ils ne pouvaient exercer que les métiers du bois (seul matériau qui ne transmet pas la lèpre). Il leur était interdit de porter une arme, exception faite de la hache (il faut bien couper le bois et abattre les arbres). Il leur était interdit de marcher pieds nus. Dans certaines villes, ils devaient porter sur leurs vêtements une marque rouge en forme de pied d’oie. Ils n’avaient pas le droit de toucher la nourriture ni d’entrer dans une auberge ou un moulin.

Quand l’église ne leur était pas interdite, ils pouvaient y entrer par une porte basse située au Nord, avaient leur propre bénitier et ne pouvaient se placer qu’au fond de l’église (voir l’église de Monein). Ils communiaient à une table de communion particulière. L’hostie leur était présentée au bout d’un bâton. Ils étaient baptisés le soir, à la tombée de la nuit. Les sacrements aux mourants étaient donnés avec beaucoup de réticence. Ils étaient d’ailleurs enterrés hors du cimetière commun. Bien sûr, ils ne pouvaient se marier qu’entre eux.

Ce phénomène s’est étendu autour des Pyrénées. Au Nord, dans le triangle formé par les montagnes et l’Adour, avec au delà quelques manifestations circonscrites par la Garonne. Au Sud des Pyrénées, ils sont mentionnés essentiellement dans la Navarre espagnole et le Haut Aragon.

Des historiens se sont penchés sur les quelques documents qu’ils ont pu récupérer. Des actes officiels (pour les époques les plus reculées), des actes notariés et registres paroissiaux (qui ont permis d’appréhender leur vie quotidienne), des rendus des Parlements de Justice, des édits royaux ainsi qu’une bulle papale.


Historique

Voyons comment l’histoire des Cagots s’est inscrite dans l’Histoire. Je ne donnerai ici que quelques éléments.

Première référence vers l’an mil à un Chrestiaa (nom primitif rencontré) dans une charte du cartulaire de l’Abbaye de Saint-vincent de Lucq-en-Béarn. Un certain Auriol Donnat fait un don à l’Abbaye. Manifestement la communauté autour de Lucq aura beaucoup de droits. Plusieurs documents en attesteront par la suite.

En 1379, le vicomte Gaston Fébus, représenté par un notaire, signe un contrat avec un groupe de 88 chrestiaa béarnais pour les travaux de charpente du nouveau château de Montaner. Certains historiens voient là un groupe constitué comme une corporation à l’échelle du pays. Fébus permet aux cagots de circuler en Béarn sans subir insultes ou agressions. Et d’être rémunéré de leurs travaux.

En 1383, Guy de Chauliac détermine les signes qui permettent de distinguer un lépreux d’un cagot qui n’est, selon lui, atteint que de la lèpre blanche.

En 1471, un village béarnais rappelle à une famille de Chrestiaa ses obligations selon l’antique coutume : ne pas travailler la terre, vivre de leur profession de charpentier, marcher chaussés, ne pas entrer dans le moulin public, apporter les récipients dans lesquels ils boiront s’ils partent travailler en ville, n’utiliser que leur propres fontaines et lavoirs, ne pas danser avec les autres villageois.

En 1514, les cagots de Navarre (espagnole), de Jaca et Huesca en Haut-Aragon, de Bayonne, de Dax, soit plus de 200 cosignataires, adressent au pape Léon X une supplique où ils se plaignent de leur condition. Accusés que leurs aïeux aient prêté main-forte au Comte Raymond de Toulouse contre la Croisade des Albigeois, on leur interdit la pratique religieuse dans la communauté. Le Pape répond en 1515, par ouverture d’une enquête qui confirmera quatre ans plus tard les dires des plaignants, d’où une bulle papale prenant leur fait et cause. Sans trop d’effet semble-t-il.

En 1524, Charles Quint rend une ordonnance favorable aux cagots. Au quotidien rien ne change.

En 1551, les Fors promulgués par Henri II de Béarn comportent deux articles consacrés aux cagots ; ils résument et rappellent les interdictions antérieures.

En 1568, selon Ambroise Paré, les particularités des cagots sont l’haleine fétide et le fait qu’une pomme qu’ils tiennent en main pendant une heure se dessèche plus vite qu’en huit jours au soleil.

En 1573, dans les registres des Jurades de Bordeaux est mentionné (pour la 1ère fois, semble-t-il) l’obligation du port du tissu rouge. Les cagots y sont assimilés à des lépreux.

En 1600, après des examens médicaux effectués sur des cagots, deux professeurs de médecine de l’Université de Toulouse et deux chirurgiens concluent qu’ils ne sont pas porteurs de la lèpre. Même conclusion à Bordeaux.

En 1642, les cagots du Béarn en appellent au roi de France, Louis XIII, mais les lettres de patente royales ne seront pas enregistrées.

En 1683, l’Intendant Dubois de Baillet fait établir un mémoire historique sur les péripéties des cagots. Le roi Louis XIV fait édicter des lettres patentes pour l’affranchissement des cagots moyennant deux louis par personne. Ce qui rapportera 50 000 livres à la couronne. Quand on sait que Louis XIV avait besoin d’argent, on ne peut qu’apprécier le contenu de ces lettres : « Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre (…) la liberté ayant toujours été l’apanage de ce royaume et un des principaux avantages de nos sujets, l’esclavage et tout ce qui pourrait en donner des marques ayant été banni, nous avons appris avec peine qu’il en reste encore quelques marques dans notre royaume de Navarre ( suivent les mentions de quelques lieux) dans lesquels il y a une certaine classe de gens qui y sont considérés en quelque manière comme des esclaves, étant assujettis à certains services, attachés à suivre une même profession, séparé du commerce des autres hommes, lesquels sont connus sous les noms de christians, agots, cagots, capots, … »

Avec Louix XIV, les cagots achètent leur liberté comme s’ils avaient été esclaves. Au niveau quotidien, rien ne change, hormis le fait qu’ils peuvent plus facilement aller en justice et même gagner des procès. Beaucoup de comptes-rendus des divers parlements de la région le prouvent. Sur les registres paroissiaux, l’indication chrestiaa ou cagot disparaît, remplacée par celle de charpentier.

Comme l’écrit Osmin Ricau en 1963 : « Au village rien ne fut changé. Au point que lorsque la Patrie en danger réclama des volontaires, partout dans nos campagnes les cagots furent désignés d’office et partirent les premiers. Ce départ fut capital, car au cours des campagnes de la Révolution et de l’Empire, ils se trouvèrent toujours et partout vraiment et totalement dépaysés : nulle part ils ne furent traités comme des maudits, et nulle part ils ne trouvèrent des hommes traités comme ils l’étaient dans leur pays natal. Personne ne leur demandait s’ils étaient cagots dans les rangs de l’armée. »
Autre citation : « L’émigration joua aussi un rôle capital dans l’émancipation des cagots. »
Plus loin : « L’instruction se répandait, rendant le peuple plus réceptif à des idées nouvelles. »
Ou encore : « Le racisme cagot ne pouvait vivre et prospérer qu’en vase clos. On le vit dès lors peu à peu dépérir. »

Pour leurs recherches, les historiens s’appuient sur les rares documents dont ils disposent : essentiellement les registres paroissiaux. Ils ont mis en évidence le fait que pour éviter les mariages consanguins, le jeune cagot quittait le village et s’expatriait. Autre fait : on ne retrouve aucune incidence du protestantisme sur la vie des cagots. Cependant, dans quelques villages, le cimetière protestant et le cimetière cagot se mêlent.


Les origines

Nous n’avons que très peu d’éléments sur les origines de la communauté des cagots. Et donc, beaucoup d’hypothèses, parmi les quelles ils seraient :

1. des descendants des Wisigoths. Installés en Languedoc au Vème siècle, les Wisigoths ont été refoulés vers l’Espagne par Clovis. Les groupes rescapés auraient été surnommés « Can de Goth » chiens de Goth. Pourtant, il n’y a rien avant l’an mil. C’est le terme Chrestiaa qui existe, celui de cagot n’apparaissant qu’au XIV ème siècle.

2. des descendants des Sarrasins ou des Hispaniques. Souvenez-vous les Sarrasins et Poitiers (année 732), Charlemagne et Roland à Roncevaux en 778. Ils seraient remontés dans leur retraite avec leurs alliés. Hypothèses incontrôlables.

3. des descendants des Cathares : on s’appuie sur la supplique envoyée au pape Léon X en 1514. Or, l’hérésie n’est pas connue avant le XI ème siècle et ne s’est pas implantée en Gascogne ou en Béarn, zone des cagots.

4. d’origine juive. On atteste l’existence de colonies juives dès le début du Moyen-Âge mais elles étaient peu nombreuses, plutôt urbaines alors que les communautés de cagots étaient nombreuses et plutôt rurales. Cet ostracisme serait lié à la région pauvre, isolée et arriérée. Oui mais si les Landes, zone de marécages infestées par la malaria isolait le Béarn. Celui-ci a été un pays d’échanges commerciaux, de passage, dont les chemins de Compostelle, avec des souverains très fins politiques.

5. des descendants de familles de lépreux : la lèpre serait apparue très tôt en Occident. Il en est fait mention au VIème siècle. Le lépreux est exclu de la communauté. Après une cérémonie correspondant à ses funérailles, il doit habiter hors du village. La lèpre est considérée comme héréditaire ; c’est un châtiment céleste car on fait référence à la Bible où Gézi et sa descendance sont maudits par le prophète Elisée. Pouvait être prise pour lèpre certaines maladies de peau. Il y avait la lèpre rouge et la lèpre blanche (moins grave et moins handicapante). Les termes « gézites » ou « gesitains » comme sont parfois utilisés comme « ladre ». En revanche, le langage populaire prenait chrestiaa ou cagot. Plusieurs historiens ont travaillé et travaillent sur les sites des cagoteries et des léproseries, cherchant leurs liens possibles.

6. Dernière hypothèse, les cagots seraient tributaires d’un lourd secret : ils sont les Enfants de Maître Jacques, tailleur de pierre, qui fut assassiné par des « œuvriers » du Père Soubise, maître charpentier. D’où les rivalités entre les différents compagnons. Tout cela avec le monastère de Cluny qui a pour mission de porter en Occident un projet « chrétien et roman », Saint Jacques le Majeur camouflant Maître Jacques. Le chemin de Saint Jacques serait une reprise de l’ancien chemin des Étoiles qui serait connu dès le Néolithique.

Conclusion de deux auteurs sur l’histoire des cagots :

Gilbert Loubès : « La naissance du mépris anticagot trouva un allié trop naturel dans les lois de la psychologie humaine, individuelle et collective. On s’affirme mieux dans sa normalité en se comparant à l’exclu. Pour se valoriser soi-même, on attribue à l’autre des handicaps et des anomalies, vrais ou supposées, pour bien marquer la différence. Il n’y a pas de catégorie sociale qui n’agisse de la sorte, tout société fabrique ses cagots. »

Osmin Ricau : « Gascons, Béarnais, Basques et Navarrais ou d’Espagne ou de France, Asturiens et Léonais, nos provinces ont connu le racisme Cagot. Que les gens d’ailleurs n’en tirent pas des conclusions prématurées : l’Histoire et la géographie en sont la seule cause, l’homme ici et là n’est ni meilleur ni pire, mais le même partout. »



Sources

Gilbert Loubès, L’énigme des cagots, histoire d’une exclusion, Édition Sud-Ouest, 2006.

Michel Francisque, Histoire des races maudites de la France et de l’Espagne, PyréMonde Princi Negue, 2006.

Alain Guerreau, Yves Guy, Les cagots du Béarn Recherches sur le développement inégal au sein du système féodal européen, Minerve 1988

René Descazeaux, Les cagots, histoire d’un secret, Éditions PyréMonde Princi Negue, 2002.

Yves Darrigrand, Orthez médiéval, des Moncade à Fébus, J&D éditions 1992



Les Mousquetaires béarnais


La compagnie des mousquetaires

Pendant son règne, Henri IV a besoin d’'une garde personnelle en vue d'’une protection rapprochée lors des combats. Ce corps d’'élite, les Carabins, est à l’'origine de la compagnie des Mousquetaires. Mais c’'est réellement son fils, Louis XIII qui l'organise. En 1622, l'’unité, composée d’'une centaine d’'hommes, devient dans un premier temps la compagnie des mousquetons (petits mousquets), puis celle des Mousquetaires.

Elle est formée de chevaux légers dont les cavaliers portent tous des mousquets. Le nom est d'’origine italienne, moschetto, et désigne une arme à feu à canon long. Dans un premier temps, l'’arme est utilisée avec une fourquine qui sert à stabiliser le canon. Un auxiliaire aide les mousquetaires à transporter la fourquine et la poudre. Le mousquet peut peser jusqu’à 10 kg à lui seul. Par la suite, le mousquet est raccourci. Lent à recharger (environ deux à cinq minutes), il fonctionne à la poudre noire et son coup n’'est pas précis. La mise à feu se fait à rouet ou à mèche.

Les mousquetaires possèdent également une épée, ou rapière. Le manche est garni d'’un bol qui protège la main. Ils s’'entraînent régulièrement aux coups et bottes, notamment la fameuse estocade qui consiste à frapper l'ennemi en faisant partir le pied très en avant. Ils possédaient également parfois une dague de "main gauche".

Leur équipement comporte également un casque appelé morion et une cuirasse de protection. Mais nous les connaissons davantage avec leur chapeau à panache, leur tunique bleue à croix d’'argent fleurdelysée, leurs bottes et leurs gantelets.

Les mousquetaires accompagnent le roi partout, y compris à la chasse. Ils sont souvent en contact étroit avec le roi, et à ce titre, des soldats privilégiés. À cette époque, tous les soldats, quel que soit leur corps d'’attachement, sont payés uniquement pour les campagnes. Les Mousquetaires font exception, recevant leur solde tout au long de l'’année. Toujours disponibles pour le roi, quand ils ne sont pas en campagne militaire, ils paradent dans les manifestations officielles.



L'’esprit béarnais

Les mousquetaires forment une élite, recrutés parmi les gascons et surtout parmi les Béarnais. Pour la plupart nobles, ils n'’en restent pas moins fidèles à leurs racines, gardant de leur pays un caractère insolent et provocateur. Fils cadets de leur famille (on les appelle les Cadets de Gascogne), ils montent à Paris dans l'’espoir de trouver gloire et fortune, marchant sur les pas de l’'enfant chéri de leur pays, Henri IV.

La plupart font d’abord leurs classes dans la Garde Française pour intégrer ensuite le corps des mousquetaires. Ces soldats fougueux, en quête d’honneur, se font vite remarquer par leurs aptitudes au combat. Le siège de La Rochelle notamment fait briller la compagnie.

La Rochelle abrite des huguenots retranchés. Soutenue par l'’Angleterre, la ville devient une menace pour le royaume de France. En 1627, Louis XIII envoie une armée conséquente pour reprendre la ville. Mais les Rochelais résistent. Il demande alors aux mousquetaires d’'agir. Ils le font avec tant d’efficacité que les Rochelais capitulent un an plus tard, le 30 octobre 1628. Cet épisode est relaté dans le roman de Dumas, Les Trois Mousquetaires. Si le d'’Artagnan de Dumas s’'illustre dans cette bataille, le véritable d’'Artagnan ne devait avoir que 15 ans au moment des faits. Il n'’a pas assisté au siège de La Rochelle.

Censés maintenir l'’ordre, les mousquetaires n’'en restent pas moins turbulents, cherchant toujours querelle aux mousquetaires du cardinal, dégainant leur rapière ou provoquant en duel au moindre affront. Seulement dix ans après la création du corps, Louis XIII permet à son ministre Richelieu d’'avoir une garde similaire à la sienne. D’abord constituée d’'une trentaine d'’hommes, elle passe très vite à 200. Leur rôle : garder la porte du cardinal et non le cardinal lui-même. Les mousquetaires du roi sont à cheval, ceux du cardinal à pied. Les premiers portent une casaque bleue, à fleurs de lys, les seconds une casaque rouge, ornée de croix blanche.

Très tôt, en 1626, Louis XIII, via Richelieu, fait interdire ces duels. Mais cela n'’arrêtera pas la guerre ouverte entre les deux clans. Le comte de Tréville, capitaine des mousquetaires du roi, est d'’ailleurs un farouche ennemi de Richelieu. Ce dernier, quoiqu'’admiratif, jalouse ses exploits. Le favori de Louis XIII, Cinq-Mars, incite Tréville dans cette voie, en complotant contre Richelieu. Mais l'’affaire est découverte. Cinq-Mars est exécuté en 1642, Tréville banni, malgré la protection du roi. Le roi, très attaché à son capitaine, lui confie la gouvernance de Foix. Insatisfait et fidèle à lui-même, Tréville continue de comploter.



L'’élite

Alors que sous Louis XIII les mousquetaires ont la réputation de flâneurs, d’'arrogants, de vaniteux et de querelleurs, tout change sous Louis XIV. Il fait des mousquetaires une unité d'’élite, un prototype d’'école militaire. La discipline est très stricte, toute absence est sanctionnée.

Avec la mort de Richelieu en 1642, Mazarin prend le contrôle de la garde des Mousquetaires. Habile et désireux de plaire à Louis XIII, il maintient un temps la compagnie. Le roi meurt un an après Richelieu. Mazarin cherche alors une solution pour dissoudre la compagnie, ne supportant plus ces hommes si générateurs de troubles. En 1646, sous couvert de problèmes économiques, il parvient à dissoudre l’'unité.

En 1657, après la Fronde, la compagnie des Mousquetaires est rétablie. Louis XIV, qui voue un culte à ces héros, est ravi de ce changement. En 1660, il fait passer les mousquetaires du cardinal sous ses ordres. Il n'’y a plus qu’'une seule compagnie de Mousquetaires, celle du roi. Fini le temps des brouilles, les mousquetaires sont désormais ultras disciplinés, obéissants et participent à nouveau aux faits de guerre.

En 1665, Mazarin crée une seconde compagnie, dite les mousquetaires noirs. Se distinguant ainsi de la première, les mousquetaires gris (ou blancs selon la couleur de la monture). La compagnie des gris est installée entre la rue du Bac et l’'actuel Quai Voltaire. Les noirs, rue de Charenton. Quoique réunies sous le même corps d’armée, les deux compagnies deviennent rivales.

En 1690, la compagnie passe à 250 hommes et est dotée de fusils. Les mousquets ne servent que pour les représentations officielles. En 1815, la compagnie disparaît définitivement.



Un pour tous, tous pour un !

En 1844, Alexandre Dumas (aidé d'’Auguste Maquet) publie son roman, Les Trois Mousquetaires, en feuilleton dans le journal Le Siècle. L'’histoire est celle de d’'Artagnan, un jeune gascon, parti à Paris en vue d’'obtenir un engagement auprès de l'’unité des Mousquetaires. Pour tout bagage, une lettre de recommandation de son père à M. de Tréville, capitaine des Mousquetaires, un peu d’'argent et son cheval jaunâtre, vieux, et béarnais. Sur son chemin, il perd sa lettre, son argent et son cheval, se lance à la poursuite d’'un mystérieux cavalier et provoque en duel, malgré lui, Athos, Porthos et Aramis.

Les duels sont interdits à ce moment-là. Aussi, les duellistes se mettent à l’'écart pour combattre. Malheureusement pour eux, ils se font surprendre par les hommes de Richelieu, leurs ennemis. D'’Artagnan rallient les mousquetaires contre les gardes du ministre. Une amitié fraternelle naît de ce geste.

À partir de là, les quatre compères ne se quittent plus et vivent mille aventures. D'’Artagnan intègre la compagnie de M. des Essarts, en attendant de devenir mousquetaire. Il s'’entiche de la femme de son propriétaire Constance Bonacieux, sauve la reine grâce à l'’histoire des ferrets de diamants repris à son amant anglais, le duc de Buckingham et se fait une terrible ennemie en la personne de Milady.

Outre leurs exploits, Dumas décrit des héros plutôt indisciplinés, en quête de divertissements, dans les rades, à jouer aux cartes ou aux dés, à boire de bonnes bouteilles et à flirter avec les dames. Ne sont-ils point béarnais ?

Dumas puise principalement son inspiration dans les Mémoires de M. d'’Artagnan, de Courtilz de Sandras, édité en 1700. Courtilz était un mousquetaire, né en 1644. Pendant un séjour à la Bastille, Courtilz rencontre Besmaux, frère d'’armes de d’'Artagnan (Besmaux étant gouverneur de la Bastille). Il rédige ces mémoires presque trente ans après la mort de ce dernier, mêlant le vrai au faux.

Les Trois Mousquetaires reste aujourd'’hui une des œoeuvres les plus lues au monde et les plus traduites. De nombreuses adaptations ont été créées : films, BD, Dessins animés (personnage Disney en bretteurs), etc. Il existe même une version incroyable, bien loin de Dumas : Barbie et les Trois Mousquetaires.

Dumas était un écrivain prolifique, il est inhumé au Panthéon en 2002.



Les véritables Trois Mousquetaires

N'’étant pas les aînés de leur famille (et donc, pas les héritiers), ces Béarnais durent choisir entre partir à Paris ou rentrer dans les ordres. Le choix le plus fréquent était de tenter sa chance à Paris, et servir le fils de leur bon roi Henri le Béarnais. S'’il est certain qu’'Athos, Porthos et Aramis se connaissaient (quasi même âge, même origine et même corps d’armée), il n’'est pas sûr que d’'Artagnan les ait rencontrés. Il est plus âgé que les trois autres, mais on suppose que, fréquentant les mêmes lieux, les quatre compères ont dû se lier. Il est également très probable que les mousquetaires parlaient béarnais entre eux.


D’'Artagnan.

Le plus célèbre des Mousquetaires n’'est autre que Charles Ogier de Batz-Castelmore, comte d’'Artagnan. On ne connaît pas la date exacte de sa naissance, mais ce devait être entre 1611 et 1615.

Charles Batz-Castelmore n'’est pas béarnais comme le laisse entendre Dumas, mais gersois. Il naît au château de Castelmore, à Lupiac. Il monte à Paris et intègre vers 1635 la compagnie de M. des Essarts. De 1640 à 1643, il enchaîne les campagnes : Arras, Aire-sur-la-Lys, Bapaume, Roussillon, etc. Il aurait voyagé en Angleterre avec le comte d’'Harcourt (aucun document ne le prouve) et ne serait revenu que peu après la mort de Louis XIII. C’'est en 1644 qu’'il intégrerait la compagnie des Mousquetaires, sous la faveur de Mazarin, qui dissout cette dernière en 1646.

Mazarin confie de nombreuses missions à d’'Artagnan, notamment pendant la Fronde. Homme de confiance, il a surtout le rôle d'’agent de renseignements. Il n'’hésite pas à prendre tous les risques pour servir Mazarin et la reine, Anne d’'Autriche. Alors que Mazarin est en exil (1651), d'’Artagnan assure la liaison entre le cardinal et les autorités françaises (Fouquet et Colbert).

Entre 1654 et 1656, il devient capitaine aux gardes et capitaine-concierge de la volière des Tuileries. La volière est un charmant logis que d’'Artagnan acquiert pour 6000 livres, certainement toutes ses économies. La demeure en vaut presque trois fois plus, mais quand le roi s’en rend compte, il a déjà fait promesse au sieur d’'Artagnan. Malgré la pression de Colbert et malgré la proposition plus alléchante de Le Camus, la volière passe sous la capitainerie de d’'Artagnan. Colbert lui en tiendra rigueur par la suite.

En 1657 (ou 1658), il passe sous-lieutenant de la compagnie des Mousquetaires. Il remplacera le duc de Nevers en 1667 pour devenir capitaine-lieutenant de l'’unité. Louis XIV lui confie une mission très délicate : l'’arrestation de Fouquet. Ce dernier est extrêmement puissant à ce moment-là, son arrestation n'’est pas celle de n'’importe quel homme. Il faut jouer de finesse et de fermeté. Le roi confie cette mission difficile à l'’homme en qui il a le plus confiance : d’'Artagnan. Celui-ci assure tant son travail que le roi prolonge la mission et lui demande d’être le geôlier de Fouquet. L'’aventure durera quatre ans.

Toute sa vie, d’'Artagnan est quelqu'’un de très respecté. Il est un héros de guerre n’'hésitant pas à se lancer dans la bataille, sans armes. Il est de toutes les campagnes, répondant toujours aux appels du roi ou du ministre. Excellent militaire, parfait gestionnaire, il est l'’homme de confiance du royaume. On le dit à la fois intègre, fidèle, généreux et autoritaire, sombre, orgueilleux, irascible. Sous son commandement, les Mousquetaires prennent une valeur inégalée.

Côté privé, d’'Artagnan s’'entoure de personnalités connues : Fouquet, Le Tellier, Vauban, Lulli, Le Nôtre, Molière, La Fontaine ou encore Mme de Sévigné. Cette dernière encense d'’ailleurs le mousquetaire, disant de lui que " tout le monde l'’aime en ce pays." Le biographe Charles Samaran dit également de lui qu’'il est le "Français par excellence, à l’'esprit juste et alerte, au corps souple et vigoureux, au coeœur bon et compatissant."

Il épouse Charlotte-Anne de Chanlecy, avec qui il aura deux garçons. Ils se séparent après 6 ans de mariage. Il meurt le 25 juin 1673, lors de la campagne des Pays-Bas, à Maëstricht, d’'une balle dans la gorge. Louis XIV l’'auréole de gloire et pleure ce soldat fidèle.

D'autres membres de la famille Castelmore sont illustres, comme le frère aîné de d’'Artagnan, Paul de Batz de Castelmore qui devient gouverneur de la cité de Navarrenx, de 1667 à 1703.

Dans son roman, Dumas a vieilli d'’Artagnan d’au moins dix ans, le faisant participer à la campagne de La Rochelle par exemple. Au moment des faits, le vrai d'’Artagnan n’'était encore qu’'un enfant. Il n'’a pas pu être présent lors de l’'épisode des ferrets de la reine, pas plus qu’'auprès de Buckingham en Angleterre.


Athos

Le véritable Athos s’appelle Armand de Sillègue d’'Athos d’Autevielle. Athos est un village béarnais aux abords du gave d’'Oloron, près de Sauveterre-de-Béarn. Il naît probablement aux environ de 1615 et entre dans la compagnie, après une formation aux gardes françaises, grâce à M. De Tréville dont il est sous la protection, vers 1640-1641. Il meurt très tôt, en 1645, près de la Halle de Pré-aux-Clercs. Ce lieu était connu pour abriter mendiants, prostituées et duellistes. Il est probable qu'’il ait été tué lors d’un duel. Il est inhumé à l'’église Saint-Sulpice, à Paris. Historiquement, nous ne savons rien de plus sur Athos, hormis ses origines béarnaises.

Dumas en fera un personnage central, sûr, ex-mari de Milady. Athos, qui cache son titre de comte de la Fère, est un homme sage dont les conseils rares serviront d’'Artagnan, trop fougueux. Dans " Vingt ans après" et "le Vicomte de Bragelonne", Athos confie son fils Raoul à d'’Artagnan. Il meurt peu après Porthos, inconsolable de la disparition de son fils.


Porthos

Porthos vient d’'une famille protestante béarnaise noble, originaire d'’Audaux. Il naît en 1617 et se fait baptiser à Pau début février de la même année. Il vit son enfance à Lanne-en-Barétous. Son vrai nom est Isaac de Portau. D’abord au service de la compagnie des gardes du roi sous le commandement de des Essarts, il rentrerait chez les mousquetaires en 1643. Rien n'’est sûr à ce sujet. Il est possible qu'il soit resté dans le corps de la garde française. Aucun document ne mentionne son adhésion aux mousquetaires.

En 1650, Porthos est garde des munitions à Navarrenx. Ce poste étant réservé aux mutilés de guerre, on imagine soit qu'’il a dû être blessé auparavant, soit qu'’il a été pistonné pour ce poste. Aujourd'’hui, un château à Lanne-en-Barétous fait office d’'ancienne demeure de Porthos, mais aucun document n’'en prouve la véracité.

Dumas insiste sur la fidélité de Porthos en amitié. C’est un homme bon, mais vaniteux et en quête de reconnaissance. Il épouse la veuve Coquenard et hérite de sa fortune. Plus tard, après le soutien donné à d’'Artagnan dans la guerre civile, il parviendra à décrocher le titre de baron. Il meurt dans la trilogie, écrasé par un rocher.


Aramis

Henri d’Aramitz vient lui aussi d'’une famille protestante et noble béarnaise. Son père était maréchal des logis à la compagnie des mousquetaires. Son grand-père, huguenot, joua un grand rôle dans les guerres de religion. Cousin de M. de Tréville, ce dernier le protège et le fait entrer dans l'’unité en 1640 (ou 1641). Il y reste jusqu'’à la dissolution de la compagnie par Mazarin en 1646.

Converti au catholicisme, il épouse Jeanne de Béarn-Bonnasse en 1650 avec qui il a quatre enfants. Il est probable que ce mariage signe son retour en Béarn.

Contrairement au héros de Dumas, Henri d'’Aramitz n'’a jamais eu de vocation ecclésiastique, même si son titre de noblesse était "abbé laïque". Les abbayes laïques sont essentiellement localisées dans le nord Béarn et en Bigorre. Ces abbayes, quoique n’'appartenant à aucun ordre religieux, étaient tolérées par l'’ordre ecclésiastique. Les propriétaires bénéficiaient de la collecte de la dîme. L'’abbaye laïque d'’Aramitz devient en 1378 une "domenjadure", terme béarnais signifiant seigneurie

Comme sa naissance aux alentours de 1620, on ne connaît pas la date exacte de sa mort, mais il est probable que ce soit en 1657. Un acte de sa femme Jeanne l'annonce veuve cette année-là.

À Aramitz, le château où Aramis a vécu a récemment été détruit. Il ne reste aujourd’hui que le portail d'’entrée, à fronton cintré. Il existe aujourd' ’hui une confrérie de mousquetaires dont le rôle est de promouvoir ce prestigieux passé béarnais. Dans le Barétous, les " Mousquetaires du Béarn et de Gascogne" organisent régulièrement spectacles et animations, faisant revivre la glorieuse histoire de ces Béarnais.


M. de Tréville

Le fameux capitaine de la compagnie des mousquetaires est lui aussi béarnais. Il naît à Oloron en 1598. Son nom complet : Arnaud-Jean du Peyrer, comte de Troisvilles (prononcé Tréville à la béarnaise).

Il part très tôt chercher gloire et fortune à Paris. Remarqué pour sa bravoure et sa témérité sur les champs de bataille par Louis XIII, il connaît une ascension fulgurante, jusqu’'à devenir le troisième personnage le plus important, après le roi et Richelieu. Louis XIII donnera le titre de comté aux terres de Tréville.

M. de Tréville participe à de nombreuses campagnes dont il ressort en héros. D'’abord engagé dans le corps des Gardes Françaises, il devient par la suite mousquetaire du roi, puis capitaine des Mousquetaires du roi pour finir lieutenant général des armées du roi. Lors du siège de La Rochelle, il est blessé, mais rentre avec les honneurs.

Tréville est aussi et surtout un grand protecteur de ses soldats béarnais. Là encore, le personnage de Dumas reste fidèle à la réalité.

Par ses faits d’armes, il gagne l'’admiration du roi, mais aussi la jalousie de Richelieu. Que ce soit dans le roman de Dumas ou dans la réalité, Tréville est en conflit ouvert avec ce dernier. Richelieu obtient d'’ailleurs auprès du roi le retrait de son grade. Tréville doit partir. Sa chance est que Richelieu meurt seulement quelques mois après son exil. Louis XIII s'’empresse de rappeler Tréville à la Cour. Malheureusement, le roi meurt peu après, laissant le sort de Tréville aux mains de Mazarin. Ce dernier scelle la fin de carrière du fameux capitaine.

Il meurt à 74 ans le 8 mai 1972 dans son château de Troisvilles en Soule.



Sources


Bibliographie

Le Béarn des Mousquetaires et des soldats du roi, Joseph Miqueu, Éditeur Cercle Historique de l’'Arribère, 2012.

Les Trois Mouquetaires, Alexandre Dumas, Gallimard, Folio Classique, 2001.

Mémoire de Mr. d'’Artagnan, Gatien de Courtilz de Sandras, 1700.

Sur les chemins de d’'Artagnan et des Mouquetaires, Odile Bordaz, Balzac Éditeur, 2005.

Le véritable d’'Artagnan, Jean-Christian Petitfils, Tallandier, 1999.

Magasine Historia n° 772 – Avril 2011 – Dossier Les trois mousquetaires, leur véritable histoire.

D'Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi : histoire véridique d'un héros de roman, Charles Samaran, Éditeur T. Bouquet, 1967.


Filmographie :

Les Trois mousquetaires, d’'André Calmettes et Henri Poucta, 1912, premier film sur le sujet.

The Three Musketeers, de George Sidney, 1948, avec Gene Kelly.

Les Trois mousquetaires, de Paul WS Anderson, 2011, avec Orlando Bloom et Milla Jovovitch en Milady digne de la trilogie Matrix.

Et tant d'’autres adaptations : théâtre, films d'’animation, téléfilms, ballets, etc.


Sites

Site de Régis Meyer sur d'Artagnan

Histoire du monde : les mousquetaires



Henri IV


Henri IV est certainement le Béarnais le plus célèbre. Roi de France de 1589 à 1610, son histoire est contée à tous. De son enfance campagnarde dans les montagnes pyrénéennes à son assassinat par Ravaillac, en passant par l’édit de Nantes, celui qui changea six fois de religion est surnommé le bon roi Henri dans tout le royaume. Mais en Béarn, il reste « Lou Nouste Henric », notre Henri.


Ascendance

Au XVIème siècle, un personnage fort règne sur le Béarn et la Navarre, Henri d’Albret, le grand-père du futur Henri IV. Sa femme n’est autre que Marguerite d’Angoulême, sœur de François Ier. Elle influe sur le Béarn par son amour de l’architecture renaissance et contribue à embellir le château de Pau. Mais ce qu’elle apporte surtout en Béarn, c’est l’idée de tolérance religieuse.

Marguerite n’offre à Henri d’Albret qu’un unique enfant, une fille, Jeanne. Les Espagnols raillent le prince béarnais disant qu’une vache (référence au blason béarnais) vient d’enfanter une brebis. Henri se souviendra du mot à la naissance de son petit-fils. Pour autant, il ne leur est pas rancunier, souhaitant ardemment marier sa fille au fils de Charles Quint, futur Philippe II. Le roi de France, François Ier, craint cette alliance entre Navarre et Espagne. Il ordonne donc à sa sœur Marguerite de lui confier sa fille. La femme d’Henri d’Albret n’a pas le choix. Immédiatement, sa fille Jeanne part pour la Picardie, sur les ordres du roi.

Promise au Duc de Clèves, Jeanne marque déjà son tempérament. Elle refuse catégoriquement le mariage, tout de même célébré par procuration. Dans la foulée, il est annulé par le Duc de Clèves lui-même. À la mort de François Ier, Charles Quint reprend les négociations en faveur de Jeanne pour son fils, Philippe, jeune veuf. Le nouveau roi de France, Henri II se hâte d’organiser un mariage qui, cette fois, se trouve bloqué par Henri d’Albret et Marguerite. Le premier veut éviter une annexion de ses terres à la France, la seconde, plus ambitieuse, opte pour un mariage plus significatif, notamment avec le dauphin. Jeanne, qui se moque de tout cela, aura le dernier mot. Séduite par Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, elle l’épouse en 1548. Henri d’Albret le déteste mais se plie aux souhaits de sa fille. Antoine, lui, s’investit dans la Réforme avec pour but de gagner en richesse et pouvoir. Il n’appartient réellement à aucune religion et en change au gré de ses besoins.

Les premiers temps du couple sont heureux, mais très vite les disparités apparaissent. Leur premier enfant meurt étouffé de chaleur dans les langes de sa frileuse nourrice. Lorsqu’elle est enceinte du second, Henri d’Albret lui demande de rentrer en Béarn. Elle entreprend un long voyage vers Pau, où elle accouchera d’un futur roi.



Naissance

La brebis vient d’enfanter un lion. Répondant aux Espagnols, Henri d’Albret organise avec fierté la naissance de son petit-fils. Il ordonne à sa fille d’accoucher en chantant en béarnais :

« Nouste-Daume deù cap deù poun
Adjudat-me ad’aquest’hore
Pregats aù Diù deù ceù
Qu’en bouille bié deliacèra leù
Qué mon frut que sorte dehore
D’u magnat am hassie lou doun »

Il lui promet son testament à la condition qu’elle enfante d’un garçon. Quand le bébé naît, Henri tient promesse et donne à sa fille un collier et une boîte en or contenant le testament. Il lui explique que tout ceci lui appartient. Puis, il prend le bébé dans ses bras et réplique « mais ceci est à moi ».

Immédiatement, en cette journée du 13 décembre 1553, le grand-père procède au baptême béarnais (commun à cette époque pour lutter contre les maladies) en frottant les lèvres du nouveau-né d’un peu d’ail et en les humectant de Jurançon. Le bébé se renfrogne et Henri, satisfait, déclare « Tu seras un vrai béarnais. » Le cardinal d’Armagnac officie le baptême à Pau, avec pour parrain le roi Henri II et pour marraine Claude de France.

La naissance, légende ou réalité ? Certainement un peu des deux. Une carapace de tortue serait le berceau du bébé Henri. Peu probable, rien ne confirme cela, mais la légende est en marche. Comme celle qu’annoncera Michelet dans ses chroniques : le goût d’Henri pour les femmes et son surnom de Vert-Galant viendraient du fait qu’il ait eu huit nourrices pendant ses premières années.

En 1555, à peine deux ans plus tard, Henri d’Albret meurt, faisant de son petit-fils le Prince de Navarre. Il est immédiatement présenté aux États du Béarn. Entre le grand-père et le petit-fils, beaucoup de similitudes. D’abord la bonté, le goût du contact humain et de la popularité, la simplicité, le sens du bonheur, l’attachement au pays d’origine le Béarn, et le caractère de « gentilshommes-champêtres ». De sa mère, Henri prend la ténacité béarnaise, une volonté inflexible et la certitude d’un grand destin.



Enfance et éducation

Henri III de Navarre, futur Henri IV, passe ses premières années dans les montagnes pyrénéennes. À seulement 3 ans, Henri part à Paris pour être présentée à Henri II et Catherine de Médicis. Le roi lui demande s’il veut être son fils. Henri répond en béarnais « Aquet es lou seigne reï » (Celui-ci est mon père), en désignant Antoine. Le roi rit et demande alors s’il accepte d’être son gendre. Le jeune Henri acquiesce. En quelques phrases, l’enfant séduit la Cour de France. Peut-être simple boutade au départ, la proposition marque les esprits. Antoine ne peut laisser passer une telle promesse. C’est ainsi qu’est décidé le mariage entre Henri de Navarre et Marguerite de France, future Reine Margot. Le Roi n’en voit pas moins les avantages : rallier la Navarre à la France et devancer l’Espagne dans ce projet, mais surtout préserver la paix dans le royaume de France. Ce dernier étant divisé en deux, entre catholiques et protestants.

Très vite, Henri retourne en Béarn avec sa mère. Son éducation au manoir de Coarraze, à côté de Nay, est spartiate. Il côtoie les enfants de valets, les servantes, les palefreniers, etc. Il parle béarnais et connaît une enfance campagnarde. Et rude. Il n’a droit ni aux sucreries ni aux gâteaux, et mange des plats simples et sains, comme tout le monde. Élevé en pleine nature, proche des bêtes et de la simplicité de la campagne, il gagne rusticité et développe une excellente condition physique. Bien sûr, il profite de cet air pur béarnais que nous connaissons bien.

Les hagiographes ont beaucoup insisté sur cette période rustique, loin des fastes et facilités de la Cour. Si l’histoire est vraie, elle n’est pas pour autant unique. Beaucoup de princes passent leur enfance à la campagne afin de forger corps et esprit. Henri ne fait donc pas exception. Les auteurs ont probablement voulu donner une image d’un roi proche de ses sujets, connaisseur des problématiques du peuple et transcender la force de ce roi. Il sera d’ailleurs appelé le « roi des paysans ».

Malgré cette enfance paysanne, Henri reste un prince de sang. Il est éduqué en conséquence. On lui enseigne les arts, les lettres et la politique. Il bénéficie d’une éducation bilingue, en français et en béarnais.

Lors d’un tournoi, le roi de France Henri II est blessé par Montgoméry. Il meurt quelques jours plus tard, le 10 juillet 1559. Le très jeune François II lui succède, brièvement. Sous l’emprise du clan des Guise et de santé fragile, il meurt un an plus tard. Charles IX devient roi, sous la régence de Catherine de Médicis. Cette dernière fait d’Antoine de Bourbon, alors Roi de Navarre, son Premier Lieutenant Général du royaume de France. Les guerres de religion menacent.

Jeanne et Antoine ne s’entendent plus. Pendant que lui, mari volage, assure ses fonctions politiques, Jeanne prend les rennes de la Navarre. Elle prend très au sérieux ses obligations politiques tout en étant très proche de son fils. Elle le persuade de sa légitimité royale. Par elle, le Béarn et la Navarre deviennent calvinistes. Antoine part combattre, Jeanne retourne en Picardie, laissant le jeune Henri aux mains de son précepteur La Gaucherie.

En 1561, Henri a 8 ans. De retour à Paris pour rejoindre son père, il est fait otage à la Cour. Otage de prestige puisqu’il reçoit une éducation de prince. Fini le temps des jeux à la campagne. Henri est tiraillé entre les commandements de sa mère et de son père, entre le protestantisme et la catholicisme. Mise de côté dans un premier temps, Jeanne reprend le dessus à la mort d’Antoine un an plus tard. Désormais, Catherine et Jeanne s’entendent sur l’éducation d’Henri. Il reste à la Cour de France mais Jeanne décide de son enseignement. Henri est désormais à nouveau confronté à une éducation protestante. Il apprend le grec, le latin, les mathématiques et les lettres. Il commence également à être formé aux obligations militaires et est présenté à Coligny, protestant et symbole de la modernité.

Du côté du royaume de France, les choses évoluent pour Charles IX. En 1563, le duc de Guise est assassiné par un protestant. Charles IX se libère du joug de ses ministres et reprend le pouvoir, toutefois toujours sous l’œil aiguisé de sa mère. Celle-ci décide de montrer le roi à son peuple et entame un tour de France. Afin de ne pas provoquer les protestants, elle invite Henri de Navarre à se joindre au cortège. C’est lors de ce voyage qu’Henri rencontre Nostradamus qui lui promet un grand destin. « Il héritera de tout et deviendra Roi de France et de Navarre. »



La rébellion

1567 : déjouant la surveillance de la reine-mère, Jeanne regagne le sud-ouest avec son fils. Ce geste de rébellion marque le début de séparation avec le pouvoir en place. Henri s’affirme protestant et s’engage pleinement dans son destin.

Il rallie les huguenots rassemblés à La Rochelle dès 1568. Il y retrouve notamment Condé, Coligny et les autres princes protestants. Il reçoit un enseignement militaire plus complet. Coligny, notamment, lui apprend l’art de la guerre et l’utilisation d’armes nouvelles, l’artillerie. Pendant que Catherine de Médicis installe son armée à Orléans, La Rochelle profite de son port pour communiquer avec l’Angleterre. C’est lors d’une opération militaire près de Jarnac que Condé se fait exécuter, malgré sa reddition. Henri IV devient alors le chef des protestants. Il n’a que quinze ans.

Le Roi ordonne alors l’invasion du Béarn, place forte, autonome et symbole du protestantisme. Seule Navarrenx résiste. Le Béarn aux mains du roi, les huguenots réagissent aussitôt. Montgoméry, meurtrier malgré lui d’Henri II, regagne les terres avec succès et rétablit le protestantisme en quelques semaines. La guerre civile débouche sur un traité de paix signé le 29 juillet 1570 à St-Germain-en-Laye. La liberté de culte y est mentionnée, quatre places sûres sont livrées aux Huguenots, dont La Rochelle. Surtout, le Roi reconnaît officiellement le parti protestant. Un article secret mentionne le mariage prochain d’Henri et Marguerite.

Jeanne d’Albret organise la vie huguenote à La Rochelle, capitale du parti. Elle fonde un collège, assure la défense de la ville et s’emploie à faire appliquer l’édit de tolérance. À la Cour, Charles IX gagne en maturité et commence à s’éloigner de sa mère. Il pense désormais davantage aux guerres extérieures et souhaite retrouver ce cousin qu’il admire tant, Henri de Navarre. Ce dernier garde en mémoire la violence de la guerre civile, les églises et temples détruits, les viols et massacres perpétrés.



Les noces vermeilles

C’est à ce moment-là que ressurgit l’idée du mariage entre Henri et Marguerite. Mais cette dernière s’est entichée d’Henri de Guise. Le roi Charles IX, découvrant cela, châtie très sévèrement sa sœur. Les Guise prennent peur et renoncent au sang royal. 1571 est dédiée aux négociations entre Catherine de Médicis et Jeanne d’Albret.

Pendant ce temps, Charles IX réhabilite Coligny. Le traître au royaume demeure un atout fort dans les guerres à venir. Il est aussi le premier pas pour obtenir un consentement d’Henri de Navarre. Jeanne, elle, n’apprécie pas le retour de l’homme à la Cour. Elle quitte La Rochelle pour Pau où elle est accueillie triomphalement par ses sujets, protestants et catholiques confondus. Pourtant, immédiatement, elle rend le culte protestant obligatoire. Refusant toujours le mariage avec la sœur du Roi, Catherine use d’un dernier atout, plutôt habile. Elle sous-entend la bâtardise de son fils, Henri de Navarre, produit d’un second mariage, dont la preuve de la validité reste à faire. Jeanne n’a plus le choix, l’avenir de son fils prime sur le reste. Elle accepte le mariage à condition toutefois que Charles IX donne la Guyenne en dot à sa sœur.

Malheureusement, Jeanne d’Albret n’assistera pas au mariage, mourant de maladie en 1572. La rumeur court sur un éventuel empoisonnement, mais l’autopsie ne révèle rien. Henri ne sera pas présent aux funérailles de sa mère, malgré sa profonde tristesse. Le mariage entre la belle Marguerite et le tout nouveau roi de Navarre a lieu le 18 août 1572 en la cathédrale Notre-Dame. Si Henri accompagne sa femme dans l’allée, il n’assiste pas à son propre mariage. Il revient chercher la mariée à la fin de la messe pour l’amener aux festivités dans le palais de la Cité. La fête dure jusqu’au 22 août.

Le même jour, Catherine de Médicis tente de faire assassiner Coligny. Ce dernier s’en sort, seulement blessé. À l’annonce de la tentative d’assassinat, le climat dans Paris se dégrade fortement. Les paysans, abattus par la disette et les difficultés de plus en plus fortes, viennent en masse et se moquent ouvertement du roi Charles IX et de sa mère. Les huguenots présents pour les noces comprennent que des choses se trament dans la ville et commencent à fuir la capitale. Le climat est excessivement tendu.

Chaque parti religieux s’arme et organise une défense. Tous sont inquiets d’un drame imminent. Catherine veut éviter les conséquences de la tentative d’assassinat sur Coligny, les protestants réclamant justice, visant notamment de Guise. Elle décide alors de cette journée sanglante, jour de la Saint-Barthélémy. Ses conseillers forcent l’accord du roi. Charles IX, d’abord réticent, cède sous le harcèlement d’argumentation, hurlant « Tuez, tuez tout, le roi le commande ! ». Le massacre peut commencer. Nous sommes le 24 août 1572, le génocide durera plusieurs jours et s’étendra à toute la France.

Tous les protestants sont purement et simplement tués. Aucune pitié de la part des hommes du royaume. Henri et Condé sont emmenés chez le roi, mais leurs compagnons sont bloqués à la porte. Ils seront massacrés comme les autres. Henri est bouleversé d’avoir jeté ses amis dans la gueule du loup. Ils sont montés à Paris à sa demande et meurent sous les coups d’un roi qui avait promis de le traiter comme un frère. Sa femme Marguerite est impuissante. Elle réclame clémence à son frère, qui ne sauvera qu’Henri et Condé, par faveur pour leurs liens de sang, mais surtout sous réserve qu’ils abjurent. Henri, en expert des palinodies, accepte immédiatement. Il demande un délai pour recevoir un enseignement catholique. Il abjurera le 26 septembre. Condé, plus virulent, refuse d’abord d’abjurer, promettant vengeance. Mais son choix est limité, l’abjuration ou la mort. Il abjure le 12 septembre.

À l’extérieur, la tuerie bat son plein. La haine transcende les catholiques, engagés dans un déferlement de violence : on étripe, on jette dans les puits, on égorge, on noie, on arquebuse, on éviscère. L’occasion est trop belle pour les avides ; sous couvert du massacre, ils volent, tuent, règlent des comptes personnels. La chasse aux huguenots est lancée et elle est libre. Coligny est parmi les premiers massacrés, les autres grandes figures suivent. Des journées de terreur, d’horreur et d’effroi glacent le pays. Dans la ville, on n’entend que le hurlement des victimes et l’agitation de la fureur. Charles IX et Catherine sont dépassés par les événements. Ils ne maîtrisent plus leurs propres ordres, la haine s’est répandue à la vitesse de la lumière. On estime à 3000 le nombre de protestants tués dans Paris, environ 10 000 dans toute la France.

Le protestantisme fait face à un coup d’arrêt violent et abrupt. Dans le même temps, le pouvoir monarchique vient de s’affaiblir. La décision funeste du massacre entraînera deux régicides. Charles IX lui-même deviendra fou et mourra deux ans plus tard, son corps suintant du sang, le sang des victimes de la Saint-Barthélémy selon la légende.



Prisonnier du Louvre

Alors que de Guise voit son pouvoir renforcé, Henri est fait prisonnier au Louvre. Otage de luxe, il reste quatre ans aux mains du royaume. Il signe, contraint, un édit ordonnant aux États du Béarn de révoquer les ordonnances de Jeanne, sa mère. Le culte catholique est rétabli. Seule La Rochelle refuse les ordres de Paris. Ils résistent et obtiennent un traité rapide. La Cour préfèrent se consacrer à d’autres problématiques et se tourne vers la Pologne, dont le duc d’Anjou, futur Henri III, va devenir régent. Il ne restera que peu de temps là-bas, fuyant le pays. Son frère, le roi Charles IX meurt en 1574. Catherine lui fait signer un document sur son lit de mort : le duc d’Anjou est son successeur.

La Saint-Barthélémy met en péril le mariage d'Henri et Marguerite. Malgré sa loyauté envers Henri, même si elle le protège contre la volonté de sa mère, le couple ne résistera pas à cette journée. Les époux ne s’aiment pas d’amour mais ils se respectent. Même si leur union est entachée par l’horreur de la Saint-Barthélémy, ils agissent pleinement en mari et femme. Très vite, ils deviennent complices de leurs adultères respectifs. Henri préserve cette femme dont il obtient régulièrement des informations sur les intrigues de cour.

Henri III, devenu roi de France, autorise Henri de Navarre à sortir de sa prison dorée, mais reste tout de même sous surveillance au Louvre. Le prince de Navarre joue au parfait gentilhomme, exemplaire prisonnier, tout en planifiant très secrètement son évasion. Le 3 février 1576, lors d’une sortie de chasse, il parvient à fuir. Il atteint Saumur le 26 février sans être pourchassé. À 23 ans, il est enfin libre et peut devenir le chef du parti huguenot.



La Ligue

Sous l’égide du duc de Guise, la Ligue se renforce. Les catholiques doutent des efforts consentis par le roi et répugnent la clémence mise en place à l’égard des protestants. Alors qu’Henri peine, malgré une nouvelle abjuration, à rétablir son autorité au sein des huguenots, Guise tente de convaincre le pape de destituer le roi Valois, trop flexible avec les protestants. A la fin de l’année 76, ce dernier demande purement et simplement la suppression de la religion protestante, tout en prônant la paix. Par cet acte, il souhaite couper l’herbe sous le pied de Guise et surtout redevenir le chef des catholiques. La suppression votée, elle ne fait que renforcer le pouvoir de la Ligue. La guerre civile se rétablit presque immédiatement. Un an plus tard, la paix dite de Bergerac est signée. Elle accorde la liberté de culte aux protestants, mais dissout la Confédération protestante. En échange, la Ligue est également dissoute. Tous sont insatisfaits de ce traité. Henri III et Henri de Navarre subissent les reproches des partis en place. Mais les deux réalisent leurs charismes et volontés réciproques. Ils s’allient contre leur ennemi commun : Guise.

Côté Navarre, Henri doit accompagner sa sœur Catherine au château de Pau. Il y côtoie à nouveau les paysans béarnais. De là naît la légende d’un roi proche de son peuple. Optimiste forcené, il gagne en popularité. Popularité qui se mue en réputation. Les princes et rois étrangers commencent à s’intéresser de près à ce prince. Henri continue de gérer les États de Navarre et de Béarn avec diplomatie.

Très vite, sa femme, la reine Margot le rejoint. L’occasion de réaménager un château trop rustre pour une telle femme. Insuffisant malgré tout. Elle s’ennuie et souhaite rentrer à Paris. Sa mère la fait revenir. Dès son retour là-bas, les deux Henri négocient la réconciliation du couple. Marguerite doit alors revenir à Nérac. En échange, Henri III retire ses troupes de certaines villes. Le roi a tout intérêt à céder face à Navarre, l’Espagne se rapprochant dangereusement de lui. En effet, le roi d’Espagne, Philippe II, tente d’embrigader Navarre contre le roi de France. Fidèle, il refuse et prévient même ce dernier du complot.

Dans le même temps, à Pau, Henri rencontre Diane d’Andoins, comtesse de Gramont, dite Corisande. Veuve, elle descend des comtes de Foix. Il tente de la séduire, comme une habitude face aux belles femmes. De son côté, elle le fait languir. Il en tombe donc amoureux. Comme elle de lui. Même en guerre et loin d’elle, il lui écrira parmi ses plus belles lettres d’amour.



Henri III de Navarre devient Henri IV de France

En 1584, le frère du roi meurt sans héritier. Le roi lui-même n’en a pas non plus. Du coup, lors d’un dîner, il reconnaît Navarre comme son seul et unique héritier à condition qu’il devienne catholique. Henri refuse. Quant au duc de Guise, il ne tient pas à laisser le trône de France à ce béarnais tant méprisé. La lutte pour le trône commence.

Alors que la loi salique impose effectivement Henri comme roi de France, il reste un problème de taille : la France ne saurait avoir un roi protestant. Quid du sacrement catholique du roi, représentant de Dieu ? Le lien entre église et État reste ténu, il est impossible à Henri de prendre le trône en tant que protestant. Il ne le sait que trop bien, mais renier sa religion, c’est trahir ses partisans. De plus, quel catholique croirait en sa sincérité ? Une palinodie de plus pour laquelle il risque bien trop. Aucun des deux partis ne le suivraient.

Un roi protestant pour un royaume catholique, le Duc de Guise profite de l’événement pour réactiver la Ligue. Henri réengage la lutte. Fort de ses retrouvailles avec Condé, il remporte une première victoire contre la Ligue à Coutras, en 1587. Déjà conscient de son potentiel royal, il renonce à aller plus loin et préserve sa relation avec Henri III. L’expert en stratégie militaire double ses compétences d’un talent diplomate.

À Paris, Guise soulève les Parisiens contre le roi de France et négocie avec la reine-mère Catherine de Médicis. Il veut qu’Henri de Navarre soit déclaré hérétique et déchu de ses droits à la couronne. Catherine, en experte, argumente à en faire perdre la tête à Guise. Pendant le débat, Henri III fuit à Chartres. La même année, Philippe II attaque Élisabeth d’Angleterre avec sa célèbre Invincible Armada. Échec total qui affaiblit son pouvoir.

Lorsqu’Henri III revient à Paris en 1588, son point de vue au sujet de Guise est radical. Lassé de l’homme, il ordonne son exécution ainsi que celle du frère du duc, le Cardinal de Guise. Juste après, Catherine de Médicis meurt.

Henri IV continue de travailler au ralliement protestant avec patience et habileté. La mort des frères Guise soulève les chefs ligueurs. Henri III hésite puis finit par s’allier à Navarre. Le 30 avril, il se retrouve pour officialiser leur réconciliation. Ils s’allient pour reprendre Paris au nouveau chef de la Ligue, le frère de Guise, le duc de Mayenne et restaurer la monarchie.

La veille de l’attaque, le 1er août 1589, le moine Jacques Clément plante un couteau dans le cœur du roi Henri III. Il succombe à ses blessures le lendemain. Sur son lit de mort, il réitère son désir de voir Navarre succéder à son titre. Le 2 août 1589, Henri III de Navarre devient Henri IV, roi de France.

L’environnement lui est clairement hostile. Les règles sont claires : pas de règne sans abjuration. Là s’engage réellement la lutte contre Mayenne. Le nouveau roi de France décide de ne pas continuer le siège de Paris. Avec la mort d’Henri III, il vient de perdre la moitié des hommes, passant de 40 000 à 20 000 soldats. Il décide de scinder son armée en trois et part en Normandie. Sans attendre les renforts promis par Philippe II, Mayenne le pourchasse. La bataille a lieu à Dieppe. Henri IV, lui, attend l’aide d’Élisabeth d’Angleterre. Les hommes de Mayenne sont beaucoup plus nombreux, mais les soldats envoyés par Élisabeth font pencher la balance en faveur d’Henri sur le terrain. Profitant d’un retrait de Mayenne, Henri repart pour Paris. Il parvient à repousser les forces en présence mais pas suffisamment pour prendre la ville. Le duc de Nemours freine Henri aux portes de Paris et parvient à faire revenir Mayenne dans la ville. C’est lors de la bataille d’Ivry que tout bascule en 1590. Henri IV prononce le fameux « Ralliez-vous à mon panache blanc » qui donne espoir et force à ses soldats. Après cette victoire, Henri met en place un plan d’occupation pour prendre Paris.



La conquête de Paris

Affamer Paris. Voilà le premier objectif du roi Henri. Encerclée, elle ne tardera pas à manquer de pain. Au sein de la ville, le mécontentement dû au siège monte. Les plus pauvres n’ont plus rien à manger. On se rabat sur les chiens, les chats, les rongeurs, puis les ânes et les chevaux. Certains se retranchent sur les herbes, l’oing des chandelles et sucent du cuir. Une des nombreuses légendes d’Henri IV dit qu’il ravitailla Paris lors de son siège. C’est faux. Quel général d’armée commettrait une telle erreur ? Même le meilleur des hommes n’y songeraient. En revanche, il autorise 3000 d’entre eux à quitter la ville, sans aucunes représailles. Par ce geste, il continue à façonner son image d’homme bon.

Affaiblie, Paris ne peut plus opposer qu’une faible défense. Henri commet alors la plus grosse erreur militaire de sa vie. Il autorise quelques jours de répit à ses ennemis, laissant même des ambassadeurs rejoindre Mayenne. Les Espagnols arrivant à la rencontre des attaquants, Henri décide de lever le siège et de partir au-devant d’eux. Occasion inespérée pour Paris. Les Espagnols, informés, évitent le combat et courent ravitailler la capitale. Suffisamment pour tenir un autre siège.

Cette année 1590 est marquée par la rencontre d’Henri avec Gabrielle d’Estrées. Comme à son habitude, il tombe immédiatement amoureux d’elle. Gabrielle, ambitieuse et influencée par sa famille, joue des aspirations du roi pour obtenir des faveurs. Elle le convainc par exemple de ne pas attaquer Rouen. Henri a pourtant l’appui de ses conseillers et de la reine d’Angleterre. Mais la belle a le dernier mot. Quand il attaque enfin Rouen, la ville est prête à le recevoir. Il tarde ensuite à reprendre le siège de Paris, trop occupé à guerroyer ailleurs. Sully et ses conseillers disent blanc, Henri dit noir, prêt à tout pour séduire la dame, pourtant amoureuse d’un autre. Henri le sait et en souffre terriblement. Sous l’influence de Gabrielle, Henri a tout de même une immense chance de son côté : la désorganisation ennemie. Face aux scissions au sein de la Ligue, Mayenne est obligé de faire le ménage dans son propre clan, affaiblissant le pouvoir du parti. Prenant conscience de cela, il tente de négocier avec Henri, affichant son souhait d’être élu roi de France. Très vite, il comprend qu’il n’a aucune chance. Sans perdre de temps, Henri déclare illégale toute élection et réalise que sa seule chance de récupérer le trône est d’abjurer. Gabrielle l’influence d’ailleurs en ce sens. Elle pense sûrement pouvoir devenir reine de France. C’est à ce moment-là qu’Henri IV aurait prononcé les mots : « Paris vaut bien une messe », mais l’expression, même si elle paraît fondée, n’est pas de lui. Il abjure le 25 juillet 1593, à Saint-Denis.

Quelques mois plus tard, le 27 février 1594, Henri IV se fait sacrer en la cathédrale de Chartres. Les rois se font habituellement sacré à Reims, mais la ville demeure aux mains de la Ligue. Moins d’un mois plus tard, les clés de la ville de Paris lui sont données. Il entre dans la capitale sans encombres. De nombreux béarnais ont modifiés les paroles suivantes d’Henri au profit de leur pays, mais c’est bien de Navarre dont il s’agit quand Henri déclare : « Ce n’est pas la Navarre que je donne à la France, mais la France que je donne à la Navarre. » Pour les Béarnais à l’humour sans faille, ce jour-là, le Béarn a annexé la France.

La même année, Gabrielle d’Estrées lui donne un fils, César. Deux ans plus tard, elle accouchera d’une fille, Catherine-Henriette, puis encore avec deux ans d’écart, un second fils, Alexandre. Gabrielle profite de cette position de force pour manœuvrer le roi Henri. Elle le pousse à demander l’annulation de son mariage, le sien étant en cours. Mais Marguerite repousse l’échéance. Même si elle n’est plus avec son mari depuis longtemps, elle reste reine de France. Le peuple n’apprécie guère plus Gabrielle d’Estrées. Il lui préfère une dame de plus haut rang, quelle qu’elle soit, mais digne d’un roi. Il est vrai que Gabrielle n’a pas hérité du plus beau des surnoms par le peuple. Ils l’appellent la « princesse d’ordure », dépensant plus que de raisons, en bijoux, robes et autres produits de luxe.

Pendant ce temps, les deux amants complotent. Gabrielle persuade Henri de l’épouser en secret. Mais le 9 août 1599, elle meurt en accouchant prématurément du quatrième enfant d’Henri. Les conditions de sa mort restent mystérieuses. Longtemps la thèse de l’empoisonnement a prévalu, mais il est fort possible qu’elle ait été victime d’une éclampsie suite à l’intervention des médecins sans asepsie. D’après l’analyse des connaissances médicales de l’époque, l’attitude des docteurs paraît étrange. Quoi qu’il en soit, Henri est ravagé par le décès. Mais il est roi. Il ne vit que pour son pays et son peuple.

D’ailleurs, dès sa première journée à Paris, Henri IV se montre d’une clémence exemplaire. Mayenne se lie à nouveau avec l’Espagne, non sans mal, et tente de guerroyer contre le roi. Ce dernier triomphe.

À partir du 18 septembre 1595, date à laquelle le pape Clément VIII reconnaît Henri IV comme roi de France, Philippe II n’a plus aucune raison à la guerre. Le roi obtient la reddition de Mayenne qui devient un de ses lieutenants. Lors de la bataille d’Amiens contre les Espagnols, Henri IV dit la célèbre phrase « C’est assez faire le roi de France, il est temps de faire le roi de Navarre. » Il bat les Espagnols, ce qui met fin aux guerres de religions en France. Le traité de Vervins est signé avec l’Espagne le 2 mai 1598. La France est reconquise et quasi en paix. Reste à régler le problème récurrent interne à la France : les religions.

Habile et ferme, Henri IV impose l’Édit de Nantes. Il est adopté le 13 avril 1598 et prône la tolérance religieuse. Il s’agit d’accorder des droits aux protestants, sans exagération, tout en ne froissant pas les catholiques. Le France devient un pays à la religion libre, même si dans les faits, rien n’est parfait.



Édit de Nantes

L’édit de Nantes a nécessité plus de deux ans de préparation. Il contient 96 articles. 56 articles secrets ou particuliers ont été ajoutés. Précédemment, des édits donnaient déjà une possibilité de culte aux protestants, mais assez limitée. Celui de Nantes cherche à être plus précis. Il relève d’ailleurs plus d’une constitution que d’un édit. C’est un acte de modernité politique. L’image est celle de la tolérance et de la liberté de religion.

Dès le préambule, l’édit est annoncé comme irrévocable. Le contenu est complexe et désordonné, il ne fait qu’émettre un seuil de tolérance envers les protestants, même s’il autorise des subventions pour les écoles protestantes. Pourtant, son accueil est assez sévère. Il est politiquement mal perçu et entretient le climat de haine contre les protestants. Les catholiques ne supportent pas que leur ennemi d’hier devienne leur égal. Ces derniers créent un pôle de sûreté à La Rochelle.

L’édit révèle surtout l’antagonisme entre les deux religions et exacerbe la haine des catholiques. Il est très difficile à appliquer, quasiment pas respecté dans les faits. Louis XIV mettra fin à ce « carnage » quelques décennies plus tard, via l’édit de Fontainebleau.

17 octobre 1685 : Le Tellier, son fils Louvois et Louis XIV discutent les détails du texte. Alors que l’édit de Nantes, texte originel, comporte 96 articles et de nombreux articles secrets, l’édit de Fontainebleau est réduit à 12 articles. L’enregistrement se fait très rapidement, le 22 octobre de la même année.

Parmi les éléments importants, il y a la cessation des manifestations cultuelles, la destruction des lieux, la fin des écoles et des servants du culte (pour qu’il n’y ait plus qu’un enseignement catholique). Les ministres protestants obtiennent une « récompense » s’ils se convertissent au catholicisme.



Le second mariage

À peine quelques semaines après la mort de Gabrielle, Henri s’amourache d’une autre dame, Henriette d’Entragues. Comme Gabrielle, elle ne se laisse pas approcher facilement. En revanche, elle ne cherche pas à avoir d’influence sur le roi, si ce n’est d’obtenir des faveurs matérielles : château, marquisat, contrat et argent. Le père négocie la virginité de sa fille à 100 000 écus, avec la promesse de la faire reine si elle accouche d’un fils. Le sang de Sully ne fait qu’un tour. Lui qui gère le trésor du royaume à la livre près, ne supporte pas de balayer autant d’argent pour une femme. Mais ce que le roi veut, le roi obtient. Fin 1599, Henriette devient l’amante du roi. Dans le même temps, le mariage avec Marguerite de Valois est enfin annulé.

Sa maîtresse, plutôt moqueuse, parfois cruelle envers ce roi vieillissant, commence à lasser Henri. Elle accouche d’un enfant mort-né, ce qui n’arrange pas ses affaires. Cette fois, Henri pense d’abord à son peuple et épouse, par procuration, le 15 juillet 1600, Marie de Médicis, nièce de Catherine de Médicis. Ce mariage est le bienvenu pour se rapprocher de l’Italie. Ils se retrouvent quelques mois plus tard et ne se séparent plus, malgré leurs divergences et les maîtresses d’Henri.



Le règne

D’un naturel charmeur et sympathique, Henri IV parvient à mettre fin aux guerres de religion et à unifier le pays. À sa cour, protestants et catholiques se côtoient. Le 4 août 1598, il publie un édit interdisant le port d’armes à feu. Il espère en finir avec les violences post-guerre. Henri veut également que chacun retrouve sa place. Les guerres ont bouleversé l’ordre sociétal : pillages, viols, vols, incendies et autres ravages avaient poussé les paysans à abandonner leurs terres pour mendier en ville. Les travailleurs se retrouvent sans rien, les seigneurs avec des domaines ruinés.

Henri encourage ces derniers à retourner sur leurs terres et à réparer. Il pousse à la simplicité, au retour aux sources et au rejet du faste. Les seigneurs doivent gérer leur domaine, remettre en place l’économie en privilégiant l’agriculture et s’occuper de leurs ouvriers et paysans. Quant aux religieux, il les invite à revenir à leurs fonctions première : instruire les fidèles et secourir pauvres et malades.

Restent les nouveaux riches qu’Henri n’apprécie guère. La classe bourgeoise s’est enrichie sur le dos de la noblesse pendant les guerres de religion, souvent de façon malhonnête. Henri exècre les manigances, aussi il met en place une loi sur les intérêts d’emprunts, pour un taux maximum de 6,25%. Avant cela, tout était libre, les taux pouvaient atteindre parfois 30%. Par la suite, avec Sully, il décide de créer l’impôt dit de la pancarte, appliqué sur les marchandises dans un taux de 5%

Dès 1597, il met en place une Chambre de Justice, incluant un accès aux plus démunis. Mais ce qui lui tient le plus à cœur, c’est la relance de l’agriculture. Avec Sully, fondé sur les réalités du terrain et sa connaissance du monde paysan, il met en place un plan économique précis. Réorganisation des routes et forêts, dessèchement des marais afin d’agrandir les surfaces cultivables, création de réserves de chevaux de trait, réorganisation des impôts, etc.

Sully, le ministre des finances, est d’un énorme soutien pour Henri. D’un état en ruine, il parvient à redresser la fiscalité et à rétablir l’équilibre sans trop de pression sur le peuple. Il gère les dépenses de l’état de façon serrée. Sully doit tout de même lâcher un peu de lest dans les finances de l’état pour la réfection des bâtiments ou la construction de nouveaux : façade de l’Hôtel de Ville, place Royale (actuelle place des Vosges), place Dauphine, agrandissement du Louvre, entretiens des jardins, fontaines, canaux, etc. Ils rénovent également l’armée.

Côté vie privée, Marie de Médicis donne plusieurs enfants à Henri. Le premier né, futur Louis XIII, naît le 27 septembre 1601. À peine quelques semaines plus tard, Henriette lui donne un bâtard, Gaston-Henri, qui deviendra le duc de Verneuil. Marie lui donnera ensuite Élisabeth (future reine d’Espagne), Chrétienne (future duchesse de Savoie), Nicolas (mort en bas-âge), Jean-Baptiste-Gaston (futur duc d’Orléans) et Henriette (future reine d’Angleterre). Henri joue au bon père de famille et n’hésite pas à corriger ses enfants si besoin. Il s’inquiète d’ailleurs beaucoup du caractère du dauphin, Louis. Ce dernier se montre parfois cruel envers ses pairs. Dès qu’il le moribonde ou le punit, Marie s’interpose. Henri la met en garde : « Priez Dieu que je vive longtemps, car mon fils vous maltraitera quand je ne serai plus. » Visionnaire Henri.

Les relations entre la femme et la maîtresse du roi sont tendues. Henriette est devenue comploteuse et détient toujours la promesse de mariage d’Henri. Lui se permet d’autres maîtresses, comme Jacqueline de Bueil, qui lui donnera un enfant. Pour ne rien arranger, Marguerite de Valois est de retour à la cour.

La marquise de Verneuil, Catherine, complote contre le roi. Elle ne doit son pardon qu’au roi qui lui évite le couvent. Son père sera également gracié de la peine de mort. Malgré cet événement, Henri IV conserve Henriette comme amante. Mais en 1609, il tombe sous le charme de Charlotte de Montmorency, à peine âgée de 15 ans. Elle sera son dernier amour. Afin de la garder auprès de lui, Henri se hâte de la marier à un homme peu intéressé par les affaires de cœur, le prince de Condé. Malheureusement pour le roi, Condé affiche sa volonté de ne pas céder sa nouvelle femme au roi. Il la détient jalousement et la cache de la cour. Henri use de subterfuges insensés, indignes d’un roi. Il se déguise en palefrenier, bandit ou valet pour ne serait-ce qu’apercevoir la « plus belle dame de France ». Tout cela amuse Charlotte qui répond aux attentes du roi, correspondant avec lui, lui envoyant même son portrait peint.

Condé et Henri finissent par se disputer violemment. N’en pouvant plus, Condé fuit avec sa femme. L’archiduc les accueille à Bruxelles, voyant en eux des otages de luxe. Henri, de son côté, est fou d’inquiétude pour sa belle, voire terriblement angoissé. Sully lui conseille de ne pas bouger. Si tous voient que le roi s’en moque, Condé n’aura aucun soutien et il sera obligé de revenir par lui-même. Mais Henri est un amoureux impatient. En bon béarnais, il agit et réfléchit ensuite. Il organise la poursuite des fugitifs, en vain. L’ennemi semble au courant des faits et gestes d’Henri. Très vite, le roi s’aperçoit que la fuite vient de sa propre femme. Celle-ci, influencée par son favori, Concini (détesté par Henri IV), est en lien avec l’Espagne. Elle les informe des actes du roi. Pas dupe, Henri laisse pour autant plus ou moins faire.

Le duc de Clèves, mort sans héritier, est source d’un nouveau conflit. Henri et Sully se préparent à la guerre. La légende prétend qu’il fomentait cette guerre dans le seul but de récupérer Charlotte aux bras de Condé. Une légende car Sully préparait une guerre depuis bien longtemps déjà. Tout était prêt : argent, soldats, généraux. Bien-sûr, Henri comptait bien enlever Charlotte au passage, mais son but n’était pas là.

Quand sa femme, Marie, réclame de se faire sacrer, il acquiesce presque sans rien dire. Sauf à Sully. A lui, il explique son pressentiment : « Ce sacre me déplaît […] le cœur me dit qu’il m’arrivera quelques malheurs. » Sully propose de mettre un terme au sacre. Henri accepte immédiatement mais face aux récriminations de sa femme, il est contraint de revenir dessus. Marie joue un jeu trouble. Proche de l’Espagne, elle n’en prévient pas moins Sully d’un complot en cours contre le roi Henri. Un ouï-dire, mais mieux valait que le roi soit au courant. Le sacre a lieu le 13 mai 1610. Henri, très angoissé ne dort pas la nuit suivante. Le lendemain, le 14 mai 1610, il est assassiné par Ravaillac.



14 mai 1610, l'assassinat du roi

Le lendemain du sacre de la reine, Henri se montre très préoccupé et nerveux, presque angoissé. Il remplit ses fonctions habituelles, visite sa femme comme à son habitude. Dans la journée, il reçoit plusieurs avertissements. Quelque chose se trame. La veille, César, son fils, demande à son père de ne pas sortir le lendemain. La Brosse pressent un malheur. Henri IV, fatigué des prédictions et survivant d’une vingtaine d’attentats, n’écoute les conseils que d’une oreille. On lui conseille très fortement de rester au Louvre aujourd’hui. Mais Henri le Béarnais n’est pas homme à refuser son destin. Pourtant, malgré les apparences, Henri IV n’est pas serein. La reine tente de le retenir, en vain. Henri IV reçoit même un billet le prévenant « Sire, ne sortez pas ce soir ».

Pourtant, malgré les avertissements, la fatigue et les doutes, Henri rejoint Sully en carrosse. Ils doivent impérativement parler de la guerre qui se prépare. Avant de partir, il va jusqu’à refuser les escortes que tous lui proposent, prétextant qu’il sait très bien se garder tout seul. Habillé d’un simple pourpoint.

Dans le carrosse, l’accompagnent le duc d’Épernon, le maréchal de Lavandin, M. de Roquelaure, le duc de Montbazon, le marquis de La Force, M. de Liancourt et M. de Mirabeau.

Le roi ordonne de passer par la rue St-Denis pour voir les préparatifs de la fête du lendemain pour la reine. Après cela, il souhaite atteindre le cimetière des Innocents. Le coche passe par la rue de la Ferronnerie dans laquelle fleurissent les échoppes de marchands. Voie très fréquentée et étroite, le carrosse se retrouve bloqué par une charrette de foin et un haquet chargé de tonneaux de vin. Il essaye de forcer le passage mais fini coincé devant l'auberge du "Cœur couronné percé d’une flèche". Un signe ? Les valets distraits, le roi se fait lire une lettre par le duc d'Épernon. Son bras entoure les épaules du duc, découvrant ainsi son flanc. C'est ce moment que choisit Ravaillac pour frapper. Il a suivi la voiture depuis le Louvre espérant trouver enfin un moment. L'occasion est trop belle. Il saute sur la roue arrière du carrosse, investit l'intérieur de la voiture et frappe le roi par trois fois. Alors qu'il crie d'abord "Je suis blessé", impassible il lance un "Ce n'est rien" peu rassurant au second coup de couteau. Le troisième ne l’atteindra pas. Il crache un flot de sang et succombe rapidement à ses blessures. La légende dit qu'il meurt plus tard dans son lit, mais il est plus probable qu'il soit mort sur le coup.

Malgré la stupeur et l’affolement général, l’auteur des coups, Ravaillac, probablement ivre, reste sur place, sans bouger. Épernon empêche un officier de le tuer. La Force mène le carrosse au Louvre en toute urgence. Épernon file à l'Hôtel de Ville prendre les mesures sécuritaires d'urgence. Il fait croire à un régicide raté, mais personne n’est dupe. Paris est en ébullition, personne ne croit que le roi n'est que blessé.

Marie, alarmé, court au chevet de son mari, hurlant "L'hanno ammazato !" ("Ils l'ont tué !"), puis « le roi est mort ». Le chancelier la reprend : « Madame, les rois ne meurent pas en France. Voilà le roi vivant. » Il désigne le dauphin, Louis. Le corps d’Henri encore chaud, les conseillers courent au Parlement réclamer la régence de la reine. Tout est réglé en quelques heures de manière si bluffante qu’elle paraît suspecte.

Partout, les parisiens pleurent le bon roi Henri. Sully se rend aux ordres de la reine-mère le lendemain. Louis XIII devient le nouveau roi, il n’a que 9 ans. Marie de Médicis, largement préparée à la régence, reste dans la continuité politique de son défunt mari. Grâce à lui et Sully, elle assimile ses fonctions, également aidé par les magistrats de son conseil. Par ailleurs, peu à peu, via son rôle de responsable des spectacles et divertissements durant le règne de son mari, elle se constitue un réseau auprès de la noblesse française. Une fois régente, elle maintient le gouvernement en place : Sully, Brûlart de Sillery, Villeroy, etc. Concini ne jouera un rôle que bien plus tard.

Son règne conservera une mauvaise réputation jusqu'à aujourd'hui. Pourtant, elle parvint à maintenir une paix relative. Son fils, Louis XIII, la chassa dès qu'il fût en âge de gouverner. Il fit assassiner Concini et banni sa propre mère, Marie de Médicis, à Blois.



Ravaillac

Le régicide est natif d’Angoulême, où il a exercé plusieurs petits métiers. Il vit avec sa mère et est très croyant, voire dévot. Les Feuillants de Paris l’avaient admis pendant six mois avant de le congédier. Les Jésuites le refusent dès le départ. Il tenta plusieurs fois de parler au roi, sans succès. Il attendait de lui l’extermination des huguenots hérétiques. Ne parvenant jamais à l’atteindre, il commence à songer au crime.

Lors de ces interrogatoires, Ravaillac affirmera avoir agi dans un but simple : « sauver l’honneur de Dieu ». Toutes les tortures ne changeront rien à son discours. Le 27 mai, il est transféré à la Conciergerie où il subira les pires tortures : questions à trois coins, brûlure de la main coupable, cisaillement de la peau et des mamelles, application de cire, de souffre et de plomb fondu sur ses plaies, etc. Puis, il est amené place de Grève, aux yeux de tous. Lui qui pensait être adulé reçoit des injures à foison par une foule déchaînée. Au dernier acte, il meurt démembré. Le peuple se jette alors sur lui et le taille en pièces. Rien ne subsiste de son corps. Celui qui croyait devenir un héros par son acte s’est fait rappeler quel bon roi il venait de tuer. Le peuple nourrira l’image de bonté et de bienveillance du roi Henri, cultivant l’idée du bâtisseur de l’union du pays dans la paix. Par sa mort, Henri entre dans la légende.

L’assassinat demeure encore aujourd’hui un mystère. Trop de coïncidences, trop de contradictions demeurent. Ravaillac a-t-il réellement agi seul ? Quid de cette surprenant organisation le jour même de sa mort ? S’agit-il d’une vengeance de femme ? D’un règlement de compte des rescapés de la Ligue ? Ou d’une attaque des Espagnols ?

On ne sait toujours pas aujourd'hui qui a réellement tué Henri IV. Complot ou geste isolé d'un déséquilibré ? Tout au long de son procès, soumis à la question, Ravaillac affirme avoir agi seul. Des voix et des visions lui commandaient cet acte. Il expliqua avoir tenté d'approcher le roi à plusieurs reprises pour le convaincre de chasser les huguenots. A chaque fois, les gardes l'en empêchèrent. Il se résolut donc à l'assassiner. Pourtant, de nombreuses pistes sont explorées. le souverain catholique des Pays-Bas espagnols, l'archiduc Albert de Habsbourg, aurait commandité l'assassinat afin d'éviter une guerre proche. Henri IV, tombé d'amour pour Charlotte de Montmorency, prévoyait de déclencher cette guerre pour la récupérer. Un acte fou que beaucoup déplorait. Il aurait diligenté une équipe de tueurs pour atteindre Henri IV. Ces hommes auraient persuadé Ravaillac d'agir à leur place. Un témoin dit l'avoir vu en compagnie de soldats, déguisés en mendiants, qui seraient en fait des agents espagnols ou flamands.

La reine elle-même fut à la base de rumeurs. Tout juste sacrée, n'avait-elle pas un intérêt à la disparition du roi ? Aucun indice pourtant. Et la douleur de la reine après la mort du roi laisse penser qu'elle ne savait rien. Tout comme l'Espagne, d'abord soupçonnée, donne vite les preuves de son innocence. On peine cependant à croire que Ravaillac, ce fou de Dieu, aurait pu agir seul. Le mystère demeure.



La tête sur les épaules

En 1793, les tombes royales de la basilique Saint-Denis sont profanées. Le corps d'Henri IV est jeté dans la fosse commune, avec les autres rois et reines de France. En 1817, Louis XVIII déterre et replace les corps dans la basilique. Trois corps, non identifiés, sont réintégrés sans leur tête. Au début du XXème siècle, le brocanteur Joseph-Émile Bourdais, achète trois crânes anonymes. Très vite, il est persuadé que l'un deux est celui d'Henri IV. Après un changement de propriétaire, la tête est retrouvée par deux journalistes, Stéphane Gabet et Pierre Belet. En 2010, le médecin légiste et anthropologue Philippe Charlier, entouré de 19 scientifiques multidisciplinaires, réalise plusieurs examens, très vite réfuté par d'autres scientifiques :

- Datation au carbone 14 : le crâne correspond à une période comprise entre 1450 et 1650.

- Constatation de la séparation de la tête et du corps longtemps après la mort. Cette séparation a pu avoir lieu au moment de la Révolution Française, moins de deux siècles après la mort d'Henri IV.

- Étude anthropologique et anthropométrique.

- Correspondances anatomiques : une lésion pigmentaire sur le nez qui pourrait correspondre au grain de beauté d'Henri IV. Naevus qui n'apparaît pas sur le masque mortuaire d'Henri IV. D'autres scientifiques doutent que cette lésion soit un naevus.

- Trou de boucle d'oreille. Une seule gravure montre Henri avec une boucle d'oreille, elle date de 1640 d'un auteur né après la mort d'Henri. Elle ne peut donc être prise comme élément de preuve.

- Lésion osseuse à la bouche. Après la tentative d'assassinat par Jean Châtel, Henri IV avait effectivement une estafilade. Problème, celle du crâne est à gauche, celle d'Henri est à droite. De plus Châtel n'aurait touché que la lèvre, pas le crâne.

- Couleur des cheveux, barbe et moustache roux et blancs.

- Trois sections post mortem par arme blanche au niveau du cou.

- Dentition en mauvais état. À la fin de sa vie, Henri souffrait de problèmes dentaires, mais les historiens doutent qu'il ne possédait que quatre dents.

- Analyse toxicologiques.

- Fibroscopie révélant une rhinite.

- Recherche de substances végétales provenant d'un embaumement. À l'époque, le rite de momification passait par le sciage ou la trépanation. Notre crâne n'en a aucune trace, il est absolument intact. Et l'intérieur du crâne dévoile un résidu de cerveau, impensable pour un roi ou une reine. Aucune trace d'embaumement n'est révélé. Or, il est possible que la femme d'Henri IV ait décidé d'un embaumement à l'italienne, c'est-à-dire sans toucher au crâne du mort. Pierre Pigray, médecin du roi, aurait procédé à cet embaumement.

Au terme de cette étude et malgré les dissonances, environ 30 points de convergences sont soulignés. Charlier affirme que le crâne retrouvé est celui d'Henri IV à 99,99%. Très vite, d'autres scientifiques réclament un test ADN. Là encore, problème. On prélève un échantillon dans la gorge du crâne qu'on compare à du sang séché de Louis XVI, descendant d'Henri IV. Analyse impossible car l'ADN du crâne est inutilisable. On procède alors à une analyse STR (Short Tandem Repeats), dérivé de l'analyse ADN. Là, il y a correspondance. Pas suffisamment pour l'historien Philippe Delorme qui révèle de nombreuses lacunes : les analyses ne mettent en commun que trois allèles sur 38, ce qui est possible avec n'importe qui. De plus, d'après lui et la documentation d'époque, deux témoins oculaires affirment que le crâne d'Henri IV a été scié pour l'embaumement (tout comme celui de son fils). Le crâne retrouvé a la bouche ouverte sans déchirement des muscles, or Henri avait la bouche fermé à sa mort. Le corps d'Henri IV a été le premier mis dans la fosse commune en 1793, difficile de croire qu'on aurait pu volait sa tête comme relique à côté des révolutionnaires attentifs à ne rien laissé échapper.

Pour revenir sur le sang de Louis XVI qui provient d'un mouchoir, sa légitimité n'a jamais été attesté. Des tests sont alors faits sur les actuels descendants des Bourbons, trois cousins éloignés partageant un même chromosome, prouvant qu'ils ont un ancêtre commun. Et là, rien ne matche. Des scientifiques demandent le retrait de l'affirmation que le crâne est celui d'Henri IV. Le combat entre scientifiques fait rage. Charlier continue de clamer l'authenticité des preuves, Riaud (éminent scientifique) réfute ces mêmes preuves. Une simulation en 3D est réalisé par deux infographistes. Les résultats sont opposés. Celui de Philippe Froesch met en évidence une "ressemblance" (discutable) avec Henri IV, alors que celui de Cicero Moraes montre un tout autre homme (Cf. vidéo ci-dessous). Aujourd'hui, nous sommes toujours incapables de savoir avec exactitude si le crâne retrouvé est bien celui d'Henri IV. Toutes les preuves apportées ne tiennent pas, ni historiquement, ni scientifiquement.


Reconstitution selon Moraes




Le mystère de la tête d'Henri IV - Partie 1 de 2



Sources

Henri IV, le roi de la paix, Janine Garrisson, Tallandier, 2000

Magazine L'Histoire n° 351, mars 2010, L'assassinat d'Henri IV.

Henri IV, Jean-Pierre Babelon, Fayard, 1982

Henri IV, 1589-1610, Georges Bordonove, Pygmalion, 2006

Henri IV et la France réconciliée, Gonzague de Saint-Bris, Livre de Poche Hachette, 2012

Henri IV : l'énigme du roi sans tête, Stéphane Gabet et Philippe Charlier, Vuibert, 2013

Histoire de France , Tome 10, La Ligue et Henri IV, Jules Michelet, Equateurs, 2008

Les Bâtards d'Henri IV , l'épopée des Vendôme 1594-1727, Jean-Paul Desprar, Perrin, 1999

Conférence de Philippe Delorme sur le crâne supposé d'Henri IV, mars 21013

Documentaire "Le mystère de la tête d'Henri IV" avec Philippe Charlier, 2010

La documentation sur Henri IV est florissante, il n'y a ici qu'un aperçu des sources utilisées pour l'article.


Bernadotte


Un second roi venu du Béarn. Après Henri IV, Bernadotte, qui commence sa carrière en tant que simple soldat, va obtenir la tête du royaume de Suède. Celui connu par son statut de traître à Napoléon, a gravi les échelons de manière fulgurante. Retour sur ce béarnais méconnu.



De soldat à général

Jean-Baptiste naît à Pau, rue Tran, au deuxième étage de la maison Balagué (actuellement le Musée Bernadotte) en janvier 1763. Son père est un ancien clerc devenu procureur auprès du sénéchal (représentant local du roi). Malgré une culture juridique très solide, on conseille à Jean-Baptiste de se diriger vers l’armée plutôt que le droit. L’adolescent ne tient pas en place, l’armée semble plus appropriée. Il part et ne reviendra jamais en Béarn, sauf en 1783 et 1784 pour raison de santé. Il souffrait d’un mal de poitrine.

En 1780, à la mort de son père, il s’engage en tant que simple soldat à la « Royal-La Marine », régiment au service des colonies et des ports. Son chef de corps, le marquis de Pons, également palois, repère Bernadotte. La mission du marquis est de recruter des soldats n’ayant peur de rien. Le souvenir des mousquetaires reste ancré, le pouvoir pense immédiatement à se fournir en hommes en Gascogne et surtout en Béarn.

Bernadotte, surnommé le sergent Belle-Jambe, gravit très lentement les échelons. Il devient caporal, sergent et, en 1790, adjudant. Presque 10 ans d’armée. Dans le même temps, influencé par les mœurs de l’époque, il devient républicain. Apprécié de ses hommes, il s’affirme en privilégiant la prudence aux combats vains. Il est un chef charismatique, sachant se faire obéir de ses troupes. Trois ans plus tard, il est élevé au grade de capitaine puis de chef de bataillon. Sur le champ de bataille, il se fait remarquer par sa bravoure et sa grande méticulosité. Pour lui, les ordres doivent être scrupuleusement suivis. De 1792 à 1797, il participe à la quasi totalité des campagnes. À seulement 31 ans, il gagne ses galons de général. Ce qui lui vaut déjà quelques hostilités et ennemis. Kléber, auprès de qui il a combattu, le prévient que ce titre est honorifique mais que c’est aussi un « brevet pour l’échafaud ».


Bernadotte et Bonaparte

De son côté, Bonaparte fait parler de lui. Il est en campagne en Italie et va de victoire en victoire. Lorsque ce dernier a besoin de renfort, Kléber envoie Bernadotte. Il se retrouve sous les ordres du général Bonaparte, mais ne le rencontre pas encore. Ébloui par les faits d’armes du futur empereur, Bernadotte est admiratif de son travail. Avant la fin de cette campagne, le 21 janvier 1797, il prononce à Toul un serment le rattachant à la République et à la Constitution de l’an III, jurant sa haine de la royauté et de l’anarchie. Cet acte est son premier acte politique. La légende dit que c’est à cette occasion qu’il se fait tatouer sur le bras l’expression « Mort aux tyrans ».

Bernadotte et Bonaparte se rencontrent enfin à Mantoue le 3 mars de la même année. Le courant ne passe pas entre les deux hommes mais chacun reconnaît les qualités de l’autre. Le béarnais se distingue dans ses combats et mène ses troupes à la victoire. Bonaparte en est à la fois reconnaissant (même s’il s’en attribue le mérite) et jaloux. Mais Bonaparte exige déjà une soumission de ses généraux. Bernadotte, qui en bon béarnais « ne baisse pas la tête », accepte d’obéir aux ordres mais pas de se soumettre à un homme. Une distance commence à s’installer entre eux.

Quelques mois plus tard, Bonaparte envoie Bernadotte à Paris pour le représenter face au Directoire. Ses membres attendent résultats et argent de leur général des armées. Sur place, les royalistes commencent à se faire entendre un peu plus. La période est complexe, il faut peu pour être accusé de traître à la République. Là-bas, Bernadotte retrouve Kléber, rencontre Talleyrand et sympathise avec le royaliste Pichegru, ce qui alimente la rumeur que Bernadotte serait un royaliste camouflé. Il profite également de son séjour à la capitale pour fréquenter les salons littéraires, notamment celui de Germain de Staël. Bonaparte s’en insurge et ne manque pas de remettre le béarnais à sa place à son retour, l’humiliant au sujet de sa pseudo-culture. Les relations se tendent davantage entre les deux hommes.


Le diplomate

Le Directoire nomme Bonaparte à la tête de la nouvelle « armée d’Angleterre ». Il prend avec lui ses principaux généraux, dont Bernadotte qui refuse pour rester en Italie avec ses hommes. Il informe le Directoire qui accepte qu’il remplace Bonaparte sur place. Mais lui ne le voit du même œil et fait tout pour annuler cette décision. Bernadotte se voit finalement offrir le prestigieux poste d’ambassadeur de Vienne. Nous sommes en 1798. Une aubaine pour Bonaparte qui pense au piège de cette fonction. Pour sa part, le béarnais, qui ne pouvait refuser cette proposition, découvre là-bas le luxe et les plaisirs de riches. Il y rencontre de grandes personnalités, comme Beethoven. Mais il n’y est pas le bienvenu. La diplomatie française multiplie les erreurs dans ce pays, ce qui rend la situation extrêmement tendue. Bernadotte se fait beaucoup d’ennemis. Très vite, suite à un incident, une émeute éclate devant l’ambassade. Bernadotte, orgueilleux et fier, réagit par la provocation. Les relations sont coupées avec le peuple de Vienne. Au lieu de rétablir les liens, il choisit de sauter sur cette occasion pour retourner en France.

L’épopée autrichienne s’arrête net. La carrière diplomatique de Bernadotte semble compromise. De retour en France, il organise son mariage avec Eugénie-Désirée Clary. Elle était promise à Bonaparte qui a annulé le mariage au profit de la créole Joséphine. Par cette union, Bernadotte intègre la famille de Bonaparte puisque le frère de ce dernier, Joseph, est l’époux de Julie, la sœur de Désirée. Le mariage a lieu le 17 août 1798. Les mariés sont tous deux satisfaits de cette union et Joseph devient ami et protecteur de Bernadotte. Quelques mois plus tard, il devient Général de Division à Mayence. Il s’attarde à parfaire sa culture, point sur lequel Bonaparte l’a tant raillé. L’année suivante, naît son fils unique Oscar.

Alors que le conseil des Cinq-Cents est en refonte et que la campagne d’Égypte en cours, on lui propose le poste de ministre de guerre. Il l’accepte et réorganise tous les secteurs de l’armée. Le personnage séduit les troupes, mais inquiète les politiques. Quand Bonaparte revient de sa campagne (qui pour Bernadotte est un échec), il critique le travail de ce dernier. D’autres au contraire en feront l’apologie. Malheureusement, les intrigues politiques l’obligent à démissionner de son poste. Quelques jours plus tard, Bonaparte s’empare du pouvoir via le Coup d’État du 18 brumaire, auquel Bernadotte refuse de participe, tout en ne s’opposant pas.

Sous couvert de légalité républicaine, Bernadotte se déclare en fait neutre au retour de Bonaparte. Mais la rupture est totale. Le dernier attend du premier qu’il reprenne les armes. Le béarnais réplique qu’il se tient prêt à défendre le Constitution mais que, jusque-là, il reste un diplomate. Le coup d’état fragilise Bernadotte qui craint que la rumeur de son attachement jacobin ne lui soit fatale. Bonaparte le sauve du mauvais pas, d’abord parce qu’il craint malgré tout son rival, ensuite parce qu’il veut le meilleur pour son ex-fiancée Désirée. Malgré cela, les tensions demeurent avec le désormais Premier Consul. Bernadotte reste très critique, Napoléon le garde sous surveillance. Le sachant parfaitement, il ne cache rien de sa vie et se tient éloigné des intrigues, même si son nom y est souvent mêlé.


Retour aux armes

Napoléon conclut la paix d’Amiens avec les Anglais et se réconcilie avec le pape en 1802. Les complots s’enchaînent contre Bonaparte. Bernadotte continue ses critiques contre un pouvoir qui ne suit plus ce pour quoi il s’est initialement battu. Napoléon ne s’y trompe pas : « Bernadotte critique mais ne trahit pas ». Il tente de le garder sous sa coupe, simplement parce qu’il a encore besoin de lui. Pour l’instant. Quant à Bernadotte, il comprend vite que pour obtenir ce qu’il veut, il suffit de se prosterner aux pieds de son rival. Il se rallie au pouvoir et obtient ainsi le commandement de l’armée de Hanovre. Puis, il devient Maréchal. Napoléon, qui rêve d’empire, sourit de cette soumission.

Le 2 décembre 1804, Napoléon se fait sacré empereur à Notre-Dame. Au Hanovre, Bernadotte se rend populaire et administre la région de main de maître. Il laisse l’image d’un « homme juste et raisonnable ». Mais il n’avait pas prévu la création de la Grande Armée par Napoléon qui le renvoie à la guerre. Bernadotte prend alors le commandement du premier corps d’armée. Il participe à la bataille d’Austerlitz et obtient le 5 juin 1806, la principauté de Ponte-Corvo, près de Naples. Après d’autres batailles, il part à Lübeck où il fait prisonnier le général et comte suédois Mörner. Prisonnier de luxe et traité à cet égard par le béarnais. Mörner s’en souviendra plus tard et soutiendra Bernadotte en Suède.

Le 7 juillet 1807, le traité de Tilsit instaure la paix entre la France, la Russie et le Prusse. Alors que Napoléon gère l’hostilité autrichienne, Bernadotte est chargé de contrôler le blocus anglais et de menacer Suède et Danemark. Les Anglais profitent d’ailleurs de la défection des troupes françaises en s’alliant aux hollandais. Fouché impose le Maréchal Bernadotte (alors en disgrâce) pour gérer cette difficulté. Face aux menaces anglaises, autrichiennes, allemandes et espagnoles, Napoléon ne peut qu’accepter. Bernadotte se montre d’une efficacité redoutable faisant se retirer les Anglais. Napoléon est à la fois soulagé de cette belle fin et agacé par cet homme qui réussit. Il ne faudrait pas qu’un autre se révèle plus grand que lui. Pour contrer cela, les mots sont faciles. Napoléon dit de lui qu’il n’est qu’un piètre militaire ayant failli conduire son pays à la défaite de nombreuses fois. Un militaire médiocre ? Pourtant, il n’hésite pas à lui confier les missions les plus périlleuses. La vérité est que Bernadotte impressionne un Napoléon qui ne peut rien montrer de son admiration.


La Suède

La Suède est en guerre contre la France et la Russie. Le roi Gustave IV Adolphe abdique après le coup d’état militaire de 1809. Charles XIII lui succède. L’année suivante, un traité de paix est signé avec la France, Christian-Auguste est élu prince-héritier du royaume. Mais ce dernier meurt quelques mois plus tard, laissant le royaume sans héritier.

Charles XIII doit alors choisir le successeur de Christian-Auguste : le frère de ce dernier, le duc d’Oldenbourg ou le fils du roi du Danemark, Christian-Frédéric. Bernadotte et ses conseillers proposent une quatrième solution : un maréchal d’empire, prince italien, à savoir lui-même. La Suède se prémunirait ainsi d’éventuelles attaques françaises, sans pour autant se soumettre à l’empereur Napoléon. Puisque les Suédois connaissent bien les problèmes entre les deux hommes. Napoléon préconise d’ailleurs la solution danoise, au détriment du français Bernadotte. Soutenu en Suède, notamment par Mörner et surtout par l’émissaire Jean-Antoine Fournier, Bernadotte obtient le titre convoité, avec la promesse d’apporter suffisamment de revenus au pays pour le redresser. La Diète (parlement suédois) vote cette décision le 21 août 1810. Napoléon est surpris qu’une monarchie constitutionnelle choisisse un français révolutionnaire, mais il donne son accord. Il y voit l’éloignement bénéfique de ce jacobin de Bernadotte et la possibilité pour sa regrettée Désirée de devenir reine. Sans compter qu’il espère bien évidemment que la nouvelle fonction du maréchal soit un désastre, comme à Vienne.

Bernadotte négocie son départ de France. Le ministère de guerre lui donne un million de francs (il en avait promis quatre). Surtout, il refuse de signer l’accord l’obligeant à ne jamais prendre les armes contre la France. Sur place en Suède, il promet de toujours faire passer le bien de son nouveau pays avant tout. L’esprit et la simplicité du béarnais séduisent les nordiques. Personne ne retrouve en lui l’homme décrit par Napoléon : prétentieux et inculte. Bien au contraire. Lorsque ce dernier tente d’envahir la Suède, Bernadotte se conforte dans l’idée de trouver ses alliances ailleurs (Russie et Angleterre), sans toutefois rompre totalement avec la France.

En Suède, Jean-Baptiste Bernadotte, adopté par le roi Charles XIII, devient Charles-Jean. Sa femme, Désirée, ne reste pas dans ce pays où la nuit tombe dans l’après-midi. Parfait pour lui, il sera ainsi mieux informé de ce qui se passe à Paris. D’autant qu’il n’est plus question d’obéir au doigt et à l’œil à l’empereur maintenant. En France, Fouché et Talleyrand le prévienne des premiers craquements de l’édifice napoléonien. Charles-Jean regarde ailleurs, notamment vers la Russie qu’il tente de séduire. Il refuse d’accompagner Napoléon lors de sa Campagne de Russie et mène ses troupes suédoises vers l’objectif norvégien. Après la défaite de Napoléon en Russie (Bérézina) en 1812, Charles-Jean s’engage dans la coalition et prend le commandement de l’armée suédoise contre la France. Il ressort victorieux à plusieurs reprises. Ce qu’il combat surtout, c’est l’empereur, absolument pas la France, pays natal qu’il aime tant. Mais la propagande fait de lui un traître à la nation. Puis, très vite, LE traître par excellence. Aujourd’hui encore, son nom reste attaché à la traîtrise. À ce moment-là, Charles-Jean n’a pas vraiment conscience de cette mauvaise image. Il continue à clamer son amour de la France et des Français, et à fustiger Napoléon, l’empereur fou. En fait, Bernadotte rêve de prendre sa place. Celle de roi de France, non celle d’empereur.

Le 14 janvier 1814, après que Bernadotte entre au Danemark, il exige par le traité de Kiel que la Norvège soit cédée à la Suède. Ce sera la seule « conquête » réalisée par le nouveau suédois. La Norvège est alors considérée comme un royaume avec ses propres constitutions mais unie à la couronne de Suède. Charles-Jean s’adapte aux lois et coutumes de son nouveau pays tout en affirmant son charisme. Il prend la religion de ses ancêtres, le protestantisme.

Alexandre, tsar de Russie, lui fait miroiter le trône de France, jusqu’à ce que Charles-Jean réalise la chimère. Impossible, à cause de son image néfaste, de prendre le pouvoir en France. Quand le tsar entre dans Paris en 1814 sous les hourras des royalistes, il cède vite à la demande de Talleyrand de remettre un Bourbon sur le trône. Le 2 avril, le Sénat destitue Napoléon. Il abdique et gagne l’île d’Elbe dont il devient souverain. En France, Louis XVIII remonte sur le trône.

Quand Napoléon revient de son exil, il le soutient tout en gardant ses distances envers lui et sa loyauté envers Louis XVIII. La Suède n’est pas tenue de combattre auprès des coalisés. De toute façon, hors de question de se mettre en guerre pour lui. Il y a une couronne en jeu au royaume de Suède. Le fils de Bernadotte, Oscar, est d’ailleurs élevé comme un prince. Les Cent-Jours sont toutefois une nouvelle occasion pour les gouvernements français et étrangers de noter le comportement ambigu de Charles-Jean.

Charles XIII, son père adoptif, meurt en 1818, laissant le trône à Charles-Jean qui devient Charles XIV Jean. Son pouvoir était cependant déjà bien engagé dès 1815, alors que Charles XIII était malade. Au moment de son couronnement, la Suède est surendettée. Le gouvernement de Bernadotte va s’attacher à redresser économiquement le pays. Restauration des voieries, développement des ports, construction du canal de Göta, chantiers navals, stimulation du travail du fer et du bois, etc. Il comprend vite l’intérêt de l’industrialisation. Même si tout n’est pas parfait, avec lui, la Suède prospère. Explosion démographique, mise en places de mesures sur la santé, le juridique et l’éducation, augmentation du commerce et de l’industrie, etc. Bernadotte, incapable d’apprendre la langue, devient le fondateur d’une période de stabilité et de paix pour la Suède, veillant à préserver sa neutralité auprès des grandes puissances du moment, notamment la Russie et l’Angleterre.


La descendance


En 1823, son fils Oscar épouse la petite-fille de la créole Joséphine (s’appelant du même prénom). Napoléon n’en était que le père adoptif. Vingt ans plus tard, le 8 mars 1844, Charles XIV Jean meurt à plus de 80 ans. Son fils prend la succession et devient Oscar Ier. Il a 45 ans. Il meurt en 1859, Désirée, sa mère, décède un an plus tard. Le petit-fils de notre béarnais assure la suite et devient Charles XV. Aujourd’hui, le roi actuel de Suède, Charles XVI Gustave, est le septième de la dynastie Bernadotte.




Sources :

Le fabuleux destin des Bernadotte, Jean-François Bège, Éditions Sud-Ouest, 2012.
Bernadotte, un maréchal d’empire sur le trône de Suède, Franck Favier, Ellipses, 2010.
Girod de l' Ain, "Bernadotte chef de guerre et chef d' état" chez Perrin 1968
Sir Dunbar Plunket Barton "Bernadotte" chez Payot 1931 réédité en 1983
Léonce Pingaud "Bernadotte, Napoléon et les Bourbons" chez Plon 1901